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Extraits de messages - juin 2000
À Patrice Bailhache Je suis très critique des relations de la science et de la musique depuis un siècle. Je prétends que la science a toujours été myope vis-à-vis la musique. Elle a laissé échapper les deux faits massifs sur lesquels repose tout le segment d'intelligibilité de la matière tonale. L'acousticien est rivé à la matière sonore, incapable de distinguer ce qui la rend apte à signifier. Il n'a pas vu qu'il existe un seul invariant élémentaire à travers le canal sonore : le substrat temporel. En conséquence, seuls les intervalles de hauteur et de durée peuvent maintenir une structure algébrique, et jouer un rôle de repères de similitude au milieu de variations complexes. Les intervalles d'intensité, qui peuvent maintenir une structure d'ordre, et les invariants complexes du timbre jouent surtout leur rôle dans les autres segments d'intelligibilité. Et le mathématicien, du haut du ciel des irrationnels, surcharge le nombre musical aussi bêtement, peut-être, que Pythagore avec des propriétés mystiques. Il n'a pas vu qu'entre la quinte pure et la quinte tempérée, il n'y avait pas seulement la distance de deux cents, mais la distance entre deux dimensions perceptives irréductibles. Il n'a pas remarqué la bidimensionalité de l'intervalle de hauteur. J'ai simplement exploré avec acharnement, depuis 40 ans, un continent relationnel oublié. J'ai développé des théories axiomatiques solides sur la cohérence macrotonale (structure de chordoïde), la sélection microtonale (structure d'harmoïde) et la structuration modale (structure de gammier). Sur la base des deux seuls faits massifs évoqués je peux décrire la forme précise de ces gammes naturelles que le temps a retenues, chinoise, slendro, pelog, siamoise, rast, lydienne, japonaise, zarlinienne, blues... ou rendre compte du système indien classique, du GSP d'Aristoxène... ou montrer ce qui a permis le développement du langage tonal. |
À Paul H. Erlich J'ai failli annoncer au Just Intonation Network, en 1996, que je tenais en main une théorie générale des "microtons" qui rendait compte de la morphologie des gammes naturelles. Je croyais qu'il ne me restait que quelques fils à attacher. J'ai heureusement préférer pousser mon investigation jusqu'au bout avant de me lancer sur la place publique. Et j'ai dû me rendre compte, en développant la théorie des structures de chordoïde, harmoïde, gammoïde et gammier, que la structuration modale relève presqu'exclusivement de la macrotonalité. C'était en 1997. Par la suite, j'ai tenté de comprendre, plus en profondeur, le lien des mathématiques et des sciences en général avec la musique. Et j'ai développé un esprit très critique face à cette espèce de noirceur qui marque, à mon avis, le XXe siècle. J'ai de la difficulté à comprendre que la science ait pu se développer de façon si prodigieuse et soit demeurée si aveugle face à la musique. J'insisterai sur cet aspect à un autre moment. Arrivé en 2000, même si je n'ai encore accouché d'aucun texte majeur, je me sens en mesure d'éclairer bon nombre de situations. Ainsi, ce qui manque le plus à la communauté microtonale, à mon avis, c'est moins de raffiner sa connaissance des propriétés microtonales (largeur, sonance, modalité...) que de découvrir les principes majeurs de la cohérence. Alors que la pensée tempérée et le sérialisme ont démontré l'impossibilité de construire un langage fort en oubliant la dimension des sonances, la pensée microtonale, à l'inverse, semble un peu perdue dans une structure numérique inframusicale. De même que l'acousticien ne voit que de la rugosité quand il est question de dissonance, le microtonaliste risque de ne voir que de la dissonance là où il faudrait parler de discordance. La dissonance est une propriété qui s'applique à un intervalle pris isolément. La discordance est une propriété collective, qui n'a de sens que dans une structure englobante. Le moteur de l'harmonie classique était la discordance et non la dissonance comme on l'a toujours pensé. Bon, encore ici, ce n'est pas le moment de développer. Si je reviens Stern-Brocot, je n'ai jamais appliqué de mathématiques toutes faites à la musique. J'ai exploré le continent des relations tonales et j'y ai découvert des structures. Et à partir de ces structures, j'ai élaboré la mathématique qui convient. Du point de vue microtonal c'est assez simple. Le premier pas à poser était de bien définir la sonance de l'intervalle a/b comme log(ab) (a/b doit être réduit, bien sûr). En dressant la carte (hauteur, sonance) des intervalles, c'est-à-dire (log(a/b), log(ab)), où j'ai pu approfondir certains principes d'harmonie, j'ai découvert cet arbre dont je n'ai appris le nom, qu'après en avoir démontré les principales propriétés. Ce n'est pas que je tienne tellement à tout faire moi-même, mais les mathématiciens consultés n'avaient pu me renseigner. Pour finir, je veux montrer comment c'est simple du point de vue musical. On n'a pas besoin de ma définition de la sonance pour relier Stern-Brocot à la musique. Il suffit d'avoir un critère suffisant de comparaison des intervalles. Les trois principaux sont (ab), (a+b), sup(a,b). Ils sont très différents. Si on compare 7/2, 3/5 et 7/1, on a (14)(15)(7) pour (ab), (9)(8)(8) pour (a+b) et (7)(5)(7) pour sup(a,b). On voit qu'ils correspondent à un ordre total bien différent. Mais ils correspondent au même ordre partiel de Stern-Brocot, qui semble très près de celui de la perception effective. Pour l'un ou l'autre de ces critères, partant de l'intervalle le plus consonant, 1/1, on cherche le plus consonant à gauche puis à droite. On obtient 1/2 et 2/1. Si on recommence pour 1/2, puis pour 2/1, en cherchant toujours le plus consonant dans l'intervalle à gauche, puis à droite, on désigne toujours le même intervalle 1/3, 3/2, 2/3, 3/1. Ainsi de suite, 1/4, 2/5, 3/5, 3/4, 4/3, 5/3, 5/2, 4/1... Évidemment ça correspond à la médiane de Farey pour l'intervalle considéré. S'il y a eu tant de discussions stériles sur l'ordre des sonances, c'est qu'on n'a pas su distinguer la question de l'ordre partiel perceptible de celle de l'ordre total le plus fécond. J'arrête ici. Je suis présentement à reviser le formalisme de ma théorie des chordoïdes pour qu'elle soit plus abordable. C'est sans doute ma réussite mathématique la plus achevée. En pensant à découpler la macrotonalité de la microtonalité au niveau même de l'accord, j'ai pu concilier, à un niveau vraiment fondamental, ces aspects complémentaires que sont la cohérence (macrotonale) et la consonance (microtonale). Et j'ai mis au point quelques outils pour en permettre l'équilibre. |
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Depuis longtemps je vise à faire des liens entre le chaos et la musique. Dans un article sur le chaos dans la convection thermique de Rayleigh-Bénard, on montre qu'à l'approche du chaos, le couplage des deux oscillateurs se manifeste par l'apparition d'accrochages en fréquence pour des rapports f1/f2 formant un rapport simple p/q. Cette possibilité d'accrochage en fréquence est corrélée à la potentialité d'engendrer des régimes chaotiques. Et c'est au voisinage immédiat du palier d'accrochage que se situe le domaine chaotique. La dimension de corrélation varie rapidement près de ces accrochages et semble dessiner une espèce de cuvette autour de ces rapports. Le rapprochement avec les courbes de Helmholtz au sujet de la dissonance, qui fait montre de semblables cuvettes, me saute aux yeux. Bien que je considère sa propre interprétation comme erronée, je les trouve remarquables. Helmholtz, comme tous les acousticiens, ne distingue pas vraiment la rugosité de la dissonance. Et la théorie actuelle des bandes critiques à l'intérieur de la cochlée est entachée de la même confusion. La rugosité, sur l'axe des Y, varie avec le spectre harmonique. C'est une propriété acoustique. La position des cuvettes, sur l'axe des X, est un invariant. On peut en dire autant des pics de Plomp et Levelt, pour les bandes critiques. La rugosité renseigne (diversement selon le spectre) sur l'écart à partir du centre de la cuvette, mais nullement sur la position de la cuvette. La dissonance, du point de vue musical, est une information de hiérarchie pour les rapports les plus simples. On sait l'entrelacement rationnel de ces informations avec celles des positions, à travers l'arbre de Stern-Brocot. À mon avis, la rugosité joue probablement un rôle dans l'établissement d'une carte interne de la condition de rationalité, mais je crois que certains types de relations mathématiques peuvent aussi jouer, à l'égard de nos réseaux neuronaux, le rôle d'une réalité tangible sur laquelle ils peuvent converger. En mathématique, dans l'arbre de Stern-Brocot, l'irrationalité se trouve à l'infini. Dans la réalité, l'infini ça n'existe pas. Il y a toujours quelque part une limite où un modèle achoppe et on atteint la non-rationalité. Mais avec le chaos, on repère des frontières de transition et on traite (ou plutôt on commence à taiter ces situations). J'ai comme l'impression qu'il reste des outils importants à découvrir concernant la quasi-périodicité et les sous-harmoniques. Bon je m'arrête ici. Dans ma figure de l'arbre de Stern-Brocot, on voit comme une transition entre le pôle rationnel et une coupe sur la route vers l'irrationnel. Vue d'en bas, il y a des points, les tons rationnels, puis de longs sous-arbres impertinents musicalement. Vue d'en haut, on voit des fenêtres (à rebord de cuvette) vers le rationnel. Je pense que ces deux images sont pertinentes musicalement. Le sensible correspond à la vue du haut, l'intelligible, à celle du bas. On oublie parfois, en musique, de tenir compte de cette double réalité. |
À John Chalmers La théorie des gammiers vise, au premier niveau, à modéliser adéquatement la morphologie des gammes naturelles. Elle vise de fait bien davantage, mais je laisse ça pour le moment. Elle théorise la cohérence macrotonale (chordoïdes), la sélection microtonale (harmoïdes) et la structuration modale (gammoïdes et gammiers). Les gammes sont des modes de gammiers. Et ce développement purement logique repose sur deux faits massifs seulement que la science n'a pas su distinguer : l'existence d'un seul invariant élémentaire traversant le canal sonore (le substrat temporel), puis la bidimensionalité (perceptive) de l'intervalle de hauteur. Ça implique de résoudre le problème fondamental de la liaison de la consonance à la cohérence. Puis l'émergence vers la simplicité à partir de la solution complexe du premier problème. Le tout dans un contexte de liberté de choix du créateur : donc en termes de conditions de possibilité. |
Extraits de messages - juillet 2000
À Yves Hellegouarch Aussi justes
soient-elles, les considérations acoustiques, en regard
de la question des gammes, m'apparaissent piégeantes.
Elles introduisent subrepticement une erreur de
perspective. La place privilégiée qu'occupe la notion
d'harmonique dans le son musical laisse croire à une
semblable primauté au niveau des structures tonales. Et
on confond généralement trois aspects de
l'harmonicité, selon qu'elle a trait à la
paramétrisation du son musical, à l'explicitation de la
sonance des accords, ou à la génération des modes
musicaux. Or l'harmonique n'occupe une place
privilégiée que dans le son musical. Mais alors pour
cause. |
À John Chalmers
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À John Chalmers Je n'ai
aucun doute que les musiciens perçoivent bien les
intervalles et en traitent correctement. Ce que je veux
faire, c'est simplement d'aller au bout de ce qu'implique
l'idée d'intervalle, dont on constate l'omniprésence en
musique. Je fais d'abord une remarque de vocabulaire et
j'essaie de m'exprimer mieux là-dessus. << Si
la matière sonore est porteuse de signification
musicale, on doit bien s'attendre à un premier niveau
d'articulation où une structure signifiante, pour
inscrire et repérer des signes, a dû sélectionner des
éléments stables, aisément discernables entre eux, qui
portent signification par le biais de ce caractère
abstrait premier qu'est la position du signifiant dans la
structure, son rapport au tout. Dans cette optique, ce
qui saute aux yeux, en surface, c'est le jeu restreint
des hauteurs. On verra plus loin, dans l'examen du
rapport entre la hauteur et l'intervalle, que seul le jeu
des intervalles est structurable et de fait structuré. << En
quel sens peut-on affirmer que le jeu des intervalles, et
non celui des hauteurs, est structurable. Soient trois
hauteurs, A3, A2 et A4, qui sont le LA international et
ses octaves inférieure et supérieure : ces notes
correspondent à des mesures de fréquence (en hertz) de
440, 220 et 880. En notant T la transformation qui fait
passer de A2 à A3, on peut écrire par exemple T(A2) =
A3 ou encore T(220) = 440. Peut-on dire que cette
transformation correspond à une loi de composition
interne dans le champ des hauteurs ? |
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