Musique et science - message inaugural

Nouvelle alliance

de la musique et de la science

À l'encontre de toute apparence, je ne crois pas que la technologie puisse dessiner l'horizon de la musique à venir. Dans l'état actuel, je crois plutôt qu'elle grève inutilement le travail de création. A-t-on vraiment besoin d'un surplus de complications ? La révolution qui s'accomplit partout, par le biais de la technologie, laisse miroiter l'illusion d'une maîtrise accrue, sous sa férule, de la mise en forme musicale. Aussi, engage-t-on beaucoup d'énergie dans cette direction. Mais la technologie n'est jamais que la mise en œuvre efficace d'une science, et celle-ci fait cruellement défaut à la musique. L'acoustique, qui en tient lieu présentement, entraîne certes d'éblouissants progrès, mais confinés à la matière sonore.

Ne pourrait-on pas qualifier de fétichisme du paramètre, une attitude qui rive le regard sur le physico-sensible, au détriment de la possibilité d'abstraire l'intelligible. Qu'est-ce qui rend la matière sonore apte à signifier ? Quel type d'invariance, à travers le canal sonore, est exigé par tel segment particulier d'intelligibilité musicale ? L'acoustique musicale, à défaut d'interdisciplinarité, requiert au moins un soupçon sémiotique.

Par ailleurs le prestige de la mathématique constitue une autre pierre d'achoppement. Qui soupçonnerait la mathématique d'égarement ? La mathématique n'est pas en cause, bien sûr, mais une attitude générale qu'on pourrait qualifier de fétichisme du numérique. On attribue au nombre musical (tel une valeur d'intervalle) une signifiance isolée qui n'appartient de droit qu'à la structure opérative modélisée. Est-on si loin de Pythagore quand on surcharge le nombre musical de propriétés, non plus mystiques, mais qui n'ont de sens, telle l'irrationalité, que dans un au-delà mathématique imperceptible ?

Le siècle qu'on vient de quitter m'apparaît marqué par la noirceur d'une mésentente entre la science et la musique. D'un côté, la science n' a pas su faire droit à la musique du rejet de soi-disant principes naturels, de l'autre, on peut déplorer le destin de la pensée tempérée qui a pourtant tenu ferme l'exigence du relationnel, mais sans qu'une alternative ne lui fût proposée à sa recette sérielle. Elle n'a pu qu'en multiplier la contrainte pour forcer une émergence… avérée désormais impensable dans l'espace unidimensionnel de sa représentation tronquée.

Je plaide ici pour un renouvellement du regard de la science vis-à-vis le phénomène musical. Je plaide aussi pour une collaboration des disciplines. Qu'advient-il dans ce continent qui sépare les analyses spectrales des analyses sémiologiques à saveur linguistique ? Peut-on négliger les médiations structurelles qui séparent des pôles si éloignés ? Je convoque également la science, et en premier lieu la mathématique, à désencombrer l'horizon actuel, en vue de libérer les créateurs, dans la musique savante, du fardeau de refaire la lumière à chacun de leurs pas. À mon avis, un bon indice de maturité d'un savoir scientifique en matière musicale m'apparaît être la possibilité de le rendre transparent par le biais d'une extension fonctionnelle à la lutherie traditionnelle.

Depuis longtemps j'avais en tête l'horizon de l'an 2000 pour publier un compte-rendu substantiel de mon exploration de la matière tonale. Je ne suis pas vraiment prêt. Mais je ne peux différer plus longtemps l'annonce d'un chantier qui m'apparaît porteur d'avenir. Inaugurée il y a plusieurs décennies, à partir du constat de la brisure de symétrie dans la gamme de Zarlino, elle m'a entraîné dans une spirale où se sont vus constamment agrandir tant le champ à explorer que la diversité des savoirs à convoquer. La théorisation atteint déjà un bon degré d'achèvement à propos de la matière plus spécifiquement tonale. Mais l'écriture de textes substantiels reste à venir.

Ce site constitue donc la simple amorce d'une intervention en musique, par une mise à l'épreuve, d'abord, de concepts élaborés loin de la place publique. Puissent-ils contribuer à développer une synergie dans la recherche paramusicale !

Pierre Lamothe