Premier rôle pour Momo de Sinro

 

par François Barcelo


 


Aujourd’hui, la bompter s’est levée de bonheur

 

Comme tous les vendredis matin, madame Beaulé commence par annoncer le gagnant de la «perle de la semaine».

Personne n'a envie de l'emporter. D'abord, parce que le gagnant, garçon ou fille, ne reçoit pas un véritable trophée à rapporter à la maison pour le garder sur une tablette dans sa chambre. Ensuite, parce qu’il voit reconnaître publiquement qu'il a «fait reculer les frontières de l'orthographe en trouvant une manière d’épeler un mot qu’aucun écrivain n’avait imaginée avant lui », comme l’explique si bien l'institutrice.

Autrement dit, le gagnant a fait une ÉNORME faute d'orthographe. Pas juste une petite comme écrire le verbe faire «fer», mais une faute d’une originalité exceptionnelle.

— Cette semaine, annonce madame Beaulé, nous avons deux gagnants. D'abord, notre seul et unique Simon Dubois. La dernière fois, il nous avait offert la perle de la semaine en écrivant le verbe dompter — à l'infinitif par-dessus le marché — «d-o-n-t-é».

Toute la classe se tourne vers Simon Dubois, qui rougit. De honte? Peut-être de plaisir. Il a déjà dit à Momo qu'il préférait ce trophée-là à pas de trophée du tout. Mais Momo n’est pas sûr qu’il le pense vraiment.

— Eh bien, continue madame Beaulé, la leçon n'a pas été totalement perdue. Devinez comment Simon a écrit le mot bonté dans son devoir d'avant-hier?

Madame Beaulé prend la craie et écrit au tableau le mot bonté tel que revu et corrigé par Simon Dubois : bompter.

— Il a réussi à faire quatre fautes dans un mot de cinq lettres. Oui, je vous ai dit et redit que devant la lettre p le n se transforme en m. Mais pourquoi y aurait-il un p dans bonté? Et aussi comment le mot bonté pourrait-il être un verbe en er? Est-ce que tu dis : «Je vais te bonter», Simon? Ou : «Hier, je bontais et demain je bonterai »?

Simon ne répond pas, parce qu’il n’est pas sûr de la réponse. Madame Beaulé lui demande encore :

— Où est-ce qu'on regarde quand on veut savoir comment épeler un mot?

— Sur la feuille du voisin? risque Simon après un moment d’hésitation.

La classe éclate de rire. Simon aussi rigole. Madame Beaulé se demande s'il ne serait pas temps de mettre fin à son petit jeu de la perle de la semaine. Elle ne le fera pas tout de suite, parce qu'elle doit annoncer un autre gagnant, inattendu celui-là.

— On regarde dans le dictionnaire, Simon. Mais, cette semaine, tu as eu de la concurrence. Parce qu'il y en a un parmi vous qui a écrit : «Je me suis levé de bonne heure», sauf qu'il a épelé «de bonne heure» d'une manière tout à fait originale...

Elle reprend la craie et écrit au tableau, en belles lettres blanches : «de bonheur».

Tout le monde se bidonne. Y compris Simon Dubois, qui n'a aucune idée de comment épeler «de bonne heure», mais a deviné que si cette façon-là fait rire tout le monde, ce n'est sûrement pas la bonne.

Les garçons et les filles des premiers rangs se retournent, cherchent des yeux le gagnant ou plutôt le coupable, pour ne pas dire le crétin. Difficile à deviner, quand ce n'est pas Simon Dubois. Après quelques secondes, il y a un élève qui rougit plus que les autres. Devinez qui.

Oui, c'est notre seul et unique Momo de Sinro, aussi connu sous son nom complet de Maurice Monette de Saint-Romain-des-Champs.

— C'est Maurice, révèle madame Beaulé. Pour maîtriser l'orthographe, il ne suffit pas de regarder dans le dictionnaire. Il faut aussi réfléchir. Allez, Maurice, viens nous écrire «de bonne heure» comme il faut au tableau.

Momo se lève. Il est très embêté. Pour commencer, il voulait bel et bien dire que ce matin-là c’était le bonheur qui l’avait fait lever. Pourquoi n’aurait-il pas le droit d’écrire : «Je me suis levé de bonheur» comme on écrit «je me suis levé de bonne humeur» ? De plus, si «de bonheur» ne s'écrit pas «de bonheur», comment cela peut-il s'écrire? De bon heurt? De bone eure? D'ebonneure?

Il est sauvé par quelqu'un qui frappe à la porte. Et il en profite pour se rasseoir.

 

Madame Beaulé se hâte d'aller ouvrir à une femme blonde qu’on aperçoit par la vitre de la porte, tandis que Momo pousse un soupir de soulagement et que Simon, assis au pupitre à côté de lui, chuchote : «Yé, une remplaçante!»

Simon adore les remplaçantes. Elles sont souvent jeunes et manquent d’expérience, et il trouve toujours un nouveau tour à leur jouer. La dernière fois, il a fait semblant de bégayer lorsqu'une petite remplaçante timide lui a demandé son nom : «Si-si-si-si-si-si... Simon Du-du-du-du-du-du-du... Dubois.» Et la remplaçante n'a plus osé lui poser une seule question, de peur de passer la journée à attendre la réponse.

Aujourd'hui, Simon se propose de mettre en œuvre un plan qu'il a déjà exposé à Momo. Le vendredi à onze heures, c’est l'heure de l'éducation physique. Il va dire à la remplaçante qu'il a renversé de la supercolle sur sa chaise et que son fond de culotte est tellement bien collé qu'il n’est pas capable de se lever. Et il restera en classe au lieu de faire de l'éduc’. Ce qui est un peu idiot, parce que c’est la seule matière où il a souvent des A, mais Simon aime encore plus jouer des tours que faire de l'exercice.

La jeune femme qui vient d’entrer a tout à fait la tête d’une remplaçante. Madame Beaulé a plus ou moins quarante ans et une chevelure foncée et toujours bouclée, est plutôt courte et dégage une impression de force et de solidité. La visiteuse est jeune, grande, mince, plutôt jolie avec ses grands cheveux blonds et semble timide et fragile. Le gibier idéal pour un garnement comme Simon.

Il va être déçu, dès que madame Beaulé aura présenté la visiteuse :

— Mes chers amis, vous connaissez peut-être mademoiselle Lachance, qui enseigne à l’école de Bougainville. Elle est ici parce que nous avons une grande nouvelle à vous annoncer.

Bougainville, c’est la petite ville de l'autre côté de la rivière Saint-Romain, en face du village de Saint-Romain-des-Champs. Les deux ont fusionné pour former la municipalité de Bougainville—Saint-Romain. Momo connaît le nom de mademoiselle Lachance, parce que c'est la maîtresse d'école de Jessica Laliberté, son amie (pour ne pas dire sa blonde), qui habite à Bougainville.

Quelle est donc cette grande nouvelle que mademoiselle Lachance est venue annoncer à Sinro?