Chapitre premier
J'ai fait la connaissance de Rébecca au début des années soixante.
Des bombes avaient explosé çà et là, à Montréal, sans faire tellement de dégâts ni
beaucoup de victimes, mais cela avait suffi à convaincre les patrons de plusieurs
grandes entreprises anglo-saxonnes (toutes les grandes entreprises étaient anglaises
en ce temps-là, et tous leurs patrons ou presque étaient anglais eux aussi) de confier
à leurs subordonnés les moins indispensables la corvée d'apprendre le français.
Pour ce faire, ils avaient instinctivement fait confiance à leurs collèges et universités.
Les Anglais sont ainsi faits que, où qu'ils soient, ils doutent que les gens du pays
soient les plus aptes à leur enseigner les langues locales.
Il y eut donc un afflux soudain d'inscriptions aux cours de français dans les institutions
anglaises de Montréal. Et le personnel de l'une de celles-ci (ne comptez pas sur
moi pour vous révéler laquelle) se trouva débordé au point -- suprême humiliation
-- de faire appel à du personnel canadien-français (nous n'avions pas encore pris l'habitude
de nous dire Québécois).
Par l'entremise de l'ami d'un ami, je fus convoqué par le directeur de l'enseignement
des langues étrangères, un huguenot suisse qui m'embaucha sans faire trop de difficulté,
car il s'agissait d'un travail à temps partiel comportant aussi peu de responsabilités que de rémunération.
C'est ainsi que je devins, un soir par semaine pendant treize semaines consécutives,
répétiteur dans le laboratoire de langues de cette institution.
Ce laboratoire n'avait d'un laboratoire que le nom. Il consistait en cinq rangs de
six cabines séparées les unes des autres par des demi-cloisons. Chaque cabine était
munie d'un casque d'écoute dont l'élève se coiffait et d'un micro dans lequel il
parlait.
Pour ma part, je m'installais à une console à l'avant de la salle, je montais la bande
du cours sur un magnétophone à bobines comme on n'en voit plus, je me coiffais de
mon propre casque d'écoute et je man uvrais des commutateurs placés sur cinq rangs
de six, comme les cabines, pour écouter à leur insu les élèves qui s'efforçaient de
répéter de façon vaguement ressemblante des phrases enregistrées dans la langue
de Molière par un Européen à l'accent particulièrement aristocratique.
Je disposais d'une autre manière d'écouter les élèves faire les perroquets. Je pouvais
me promener dans les rangs, insérer la fiche mâle de mon casque d'écoute dans la
fiche femelle dont chaque cabine était équipée, et écouter l'élève à son vu et à
son su.
Suivant docilement les recommandations de mon huguenot de patron, je commençais par
circuler dans les rangs, en écoutant les élèves à tour de rôle. Chaque cabine était
aussi équipée d'un bouton. Dès que j'appuyais sur celui-ci, cela coupait l'alimentation sonore provenant de l'enregistrement de la console. Et je m'amusais à faire répéter
à l'élève des expressions qu'il était incapable de prononcer. Les nasales, en particulier,
posaient des problèmes apparemment insurmontables. Et après avoir fait répéter dix fois un bon vin blanc , sans jamais obtenir le moindre son approchant, je
hochais la tête avec commisération. Cela m'était particulièrement agréable lorsque
j'avais affaire à Bill McConnaugh, dont je devinai qu'il était le fils du président
d'une grande banque qui avait menacé de sortir toutes ses liquidités du Québec si celui-ci
n'arrivait pas à maîtriser la situation que des gens comme lui avaient justement
rendue intenable.
Après avoir circulé ainsi dans les rangs pendant quelques minutes, je prenais place
à la console et j'avais là un plaisir supplémentaire: celui de voir un élève, la
première fois qu'il entendait le son de ma voix, lever les yeux au ciel, soupçonnant
que dieu fût soudain devenu Canadien français. Jean joue joyeusement , répétais-je après
lui. Et l'élève reprenait avec une pitoyable application: Djadjudjuzma . Après quatre
ou cinq tentatives aussi peu fructueuses, je tournais le commutateur et abandonnais là mon élève sans le moindre commentaire susceptible de lui permettre d'espérer
qu'après des décennies d'efforts il aurait une chance sur un million de parvenir
à prononcer correctement deux mots de français. Comptais-je ainsi faire ma part pour
expédier en Ontario ces gens qui -- j'en étais convaincu à cette époque et je ne suis pas
sûr d'avoir changé d'avis depuis -- n'avaient rien à faire ici? Peut-être. Mais cela
n'était pourtant pas le plus grand plaisir que me procurait cet emploi.
En fait, après avoir circulé dans les rangs, je passais le plus clair de mon temps
assis derrière ma console, à regarder Rébecca.
Rébecca! Il est vrai que j'étais innocent, à l'époque -- de cette innocence qui me
poussait à trouver belles toutes les femmes qui n'étaient pas franchement repoussantes
(et je suis ravi, aujourd'hui, d'avoir retrouvé cette capacité qui me fit défaut
pendant les années qui auraient pu être les plus pleines de ma vie si j'avais su mieux
ouvrir les yeux). Il est encore vrai que la compétition n'était pas très forte dans
cette classe aux trois quarts masculines. Il y avait bien une hôtesse de l'air des
lignes aériennes allemandes, mince et blonde, dans la trentaine peu avancée; mais elle
apprenait le français comme on apprend la langue d'un pays qu'on projette d'envahir
-- sans plaisir, sans curiosité, sans jouir des mots et des sons que je lui demandais
de répéter; et je sentais que lorsqu'elle était forcée de reconnaître qu'elle n'arriverait
jamais à prononcer la consonne v , c'était la langue française et non elle-même
qu'elle trouvait inepte. Il y avait aussi un groupe de sous-chefs de rayons d'un
grand magasin du centre-ville -- cinq femmes, dont trois affichaient un embonpoint excessif
alors que les deux autres étaient au contraire minces et sèches comme des projets
de constitution.
Il est surtout vrai que Rébecca était belle à manger du foin. À elle seule, elle me
réconciliait avec le sexe faible des anciennes colonies de la fière Albion.
Pour commencer, elle avait l'air d'une enfant. Non seulement en comparaison avec
les douairières d'Eaton et ma valkyrie germanique. Mais objectivement, avec son visage
rose et rond, tout tacheté de rousseur, ses cheveux maintenus en queue de cheval,
ses petites dents d'un blanc éclatant comme des perles entre ses lèvres charnues.
Son corps, part contre, n'avait rien d'enfantin. Il était emprisonné dans le terne
uniforme d'une chaîne de restaurants aujourd'hui disparue, mais qu'aucun Québécois
qui se respectait alors n'osait fréquenter sans y être invité par son patron, parce
qu'on y pratiquait une cuisine anglaise insipide, et que le personnel y était choisi pour
son inaptitude à dire un mot de français. Cet uniforme, généralement ceint autour
de formes informes, était dans le cas de Rébecca rempli par un grand corps souple,
tout en courbes. Et jamais la plaquette portant le prénom d'une serveuse sur le sein gauche
n'avait orné une si jolie poitrine.
Vous comprendrez donc que je passais le plus clair de mon temps à faire semblant de
manipuler les commandes me permettant d'écouter les élèves, mais en gardant un il
sinon deux tournés en direction de Rébecca.
Même de retour dans mon minuscule appartement ces soirs-là, je passais de délicieux
moments à rêvasser en pensant à Rébecca. Plus souvent qu'autrement, cela se terminait
par une séance de masturbation. Pourtant, je n'étais guère porté sur l'onanisme.
Je n'avais commencé à me masturber qu'à quinze ans passés -- ignorant jusqu'alors que cela
pouvait se faire et découvrant cette pratique dans un manuel destiné à montrer aux
adolescents qu'il fallait l'éviter. Mais je n'en avais jamais abusé, jusqu'au jour
où Rébecca proposa à ma libido une image suffisamment stimulante.
Pourquoi, vous demandez-vous peut-être, ne l'ai-je pas tout simplement invitée à prendre
un verre ou un café quelque part après la séance de laboratoire? Ce n'est pas tellement
la faute des règlements condamnant les relations entre le personnel et les élèves, mais bien plus à cause de la satanée bande enregistrée que je devais rebobiner
à l'intention de mon directeur de département, qui surveillait la séance suivante.
Et cette bande, mue par une technologie primitive, ne se déplaçait guère plus vite
en rebobinage qu'en avance normale. J'en avais pour dix bonnes minutes. J'aurais, je
le reconnais, pu prétendre l'avoir oubliée. Mais cela m'était justement arrivé après
ma première séance de labo et le directeur m'en avait fait la remarque la semaine
suivante, en hochant la tête comme si mes jours dans son auguste institution étaient déjà
comptés.
Je passai donc onze semaines à regarder Rébecca pendant deux heures presque entières,
puis à rêver d'elle pendant presque sept jours et sept nuits, de retour dans mon
minuscule appartement.
En arrivant à mon avant-dernière séance de laboratoire, je trouvai une note du directeur
m'annonçant qu'il souhaitait me voir et me demandant de l'attendre après la séance.
J'espérais qu'il prolongerait mon engagement. Peut-être même augmenterait-il ma charge ou mes émoluments? N'étais-je pas le seul Canadien français de son département?
Et j'avais lu dans les journaux des articles faisant valoir l'utilité de plus en
plus universellement reconnue des Canadiens français de service dans les entreprises
et institutions anglo-saxonnes.
En regardant Rébecca, je passai les deux heures suivantes à rêver que je m'achèterais
pour la semaine suivante un complet convenable. Et je pousserais l'audace jusqu'à
lui donner rendez-vous quelque part, par le biais d'un billet que je lui remettrais
discrètement. S'il était défendu aux membres du personnel d'avoir des relations personnelles
avec les élèves de sexe opposé, rien n'interdisait formellement de rencontrer l'une
d'elles -- surtout s'il s'agissait, comme Rébecca, de la seule à se révéler quelque peu douée pour l'apprentissage du français -- afin de la féliciter et de l'encourager
à persévérer.
Le cours se termina et j'entrepris de rebobiner la bande après avoir jeté un dernier
coup d' il en coin à Rébecca qui, me sembla-t-il, me le rendit en souriant, ce qui
me remplit de joie, tandis qu'elle quittait la salle.
Le directeur s'amena enfin. Il m'expliqua que les attentats terroristes avaient pris
fin à Montréal, que leurs auteurs avaient été arrêtés et que leurs procès allaient
bientôt commencer. Bref, dans toute la ville les patrons poussaient un soupir de
soulagement et annulaient les réservations aux cours de français de leurs subordonnés
avec encore plus d'enthousiasme et de hâte qu'ils les avaient encouragées quelques
mois plus tôt. Le personnel permanent du département suffirait dorénavant à la tâche
de surveiller les exercices du laboratoire. J'avais beau être l'unique token French-Canadian
et disposé à continuer à jouer encore longtemps ce rôle ingrat, j'étais congédié
à compter de la semaine suivante.
Cela m'apparut d'abord comme une catastrophe. Mais dès que mon futur ex-patron eut
tourné les talons, je soupirai d'aise en constatant qu'une semaine plus tard je pourrais
m'abstenir de rebobiner sa foutue bande et, ne faisant dorénavant plus partie du
personnel, inviter librement Rébecca à prendre un verre.
Je suspendis même, cette semaine-là, mes séances de masturbation, de crainte d'être
à court de sperme au cas (tout à fait improbable mais un jeune homme a rarement le
sens des réalités dans de telles circonstances) où Rébecca accepterait de partager
mon lit ou de me faire une petite place dans le sien.
Cela ne m'empêcha pas de savourer d'avance en toute chasteté le plaisir de me retrouver
avec Rébecca chez moi ou chez elle, de la charmer, de la déshabiller et de la prendre
même si je ne savais pas très bien comment faire. Le manuel qui m'interdisait la masturbation et toute autre forme d'activité sexuelle avait été fort peu explicite
sur les techniques à employer ou plutôt à éviter.
Maintenant que j'y repense, trente ans plus tard, il me semble que je passai alors
six des plus beaux jours de ma vie. Et j'aurais sûrement joui d'une semaine complète
de l'incomparable euphorie que procure l'attente du jour où on espère coucher avec
la femme qui nous fait le plus envie, si Loulou ne s'était pas immiscée dans ma vie de
façon aussi malvenue et catastrophique.