Le plus difficile, quand on étudie la guitare, ce nest pas tellement dapprendre où placer ses doigts sur les cordes. Cest déviter les interruptions.
Comme ce matin.
Je lève les yeux. Cest Roméo qui frappe à la porte. Il est mon voisin, même si je ne sais pas exactement où il habite. À Saint-Gésuald-de-Sorel, comme moi. Mais jignore dans quelle maison. Je le vois souvent traîner dans les environs. Je suppose quil est chômeur ou assisté social ou cambrioleur ou tout ça en même temps ou en rotation.
Cest la première fois quil se présente chez moi. Il tombe mal. Je suis à ma guitare et jessaie dapprendre un troisième accord do sol ré. Je nai pas envie de lui ouvrir. Mais je nai pas tellement le choix: il ma vue par la grande fenêtre dans laquelle je nai pas encore posé un rideau, faute de fonds. Impossible de faire semblant que je ne suis pas là. Et puis, je peux bien survivre quelques minutes de plus en ne connaissant que les accords de mi et de ré.
La porte nest pas fermée à clé. Je lui fais signe dentrer. Il pousse la porte, la referme derrière lui, prend place sur le canapé sans que je linvite, sans même que je lui dise bonjour. Je reste dans le fauteuil de rotin, face à lui.
Maintenant que je le regarde comme il faut, je trouve quil nest pas si vilain garçon. Il nest pas trop grand, il na pas de trace de ventre, et il a un visage qui nexprime pas vraiment la stupidité la plus profonde. Je nirais pas jusquà dire quil a lair intelligent, mais il me dirait quil est poète que je serais tout à fait disposée à le croire.
Est-ce quil soupçonne que je suis en train de jeter mon dévolu sur lui? En tout cas, Roméo fait un geste quil croit sûrement susceptible dajouter à mon intérêt mais qui a plutôt leffet contraire.
Il écarte les jambes et je vois son gros machin au fond de son jeans. Au repos. Mais dune taille impressionnante, quoique je manque de points de comparaison, nayant jamais été vraiment intime quavec un nombre très limité de sexes masculins. Roméo fait sûrement exprès pour me montrer le sien. Comme si tout le monde les aimait gros. Et comme sil avait des droits sur moi, depuis quil ma transportée ici avec mes deux valises sur les derniers kilomètres quand jai déménagé, le printemps dernier. Par exemple, le droit de sasseoir dans mon salon et de me faire voir son gros truc à travers son jeans serré alors que jai seulement envie dapprendre laccord de do sol ré.
Il se gratte. Ou plutôt il se le gratte. Est-ce quil va se le caresser? Non. Il se contente de se le gratter, comme dautres se grattent le crâne pour mieux réfléchir. Je me remets pour ma part à grattouiller ma guitare. Je veux lui montrer que jai autre chose à faire que le regarder se le gratter. Mais ça na pas lair de limpressionner. Il se gratte encore. Je grattouille un petit coup de plus.
Tas de la bière? demande-t-il enfin.
Je ne réponds pas. Mais je dois avoir secoué la tête, parce quil constate:
Lhiver va être long.
Il nest même pas commencé. Nous ne sommes quà la fin de septembre, et jespère simplement que lhiver sera assez long pour que japprenne une demi-douzaine daccords. Jesquisse ma version personnelle de laccord de do sol ré. Cest raté. Je viens dinventer une fausse note que je serais bien incapable didentifier.
Tu joues de la guitare? demande-t-il, comme si je pouvais jouer du trombone avec une guitare entre les mains.
Jessaye dapprendre, je dis modestement.
Il resserre les genoux, se cale dans le canapé. Quest-ce quil attend? Que je lui joue les uvres complètes de Fernando Sor? Ou lhymne national américain à la manière de Jimmy Hendrix? Je me contente de lui jouer une autre fois mon second accord, celui de ré. Puis celui de mi encore, puis les deux en succession. Sans bavure, me semble-t-il.
Roméo semble impressionné. Il attend la suite, qui ne vient pas. Il renonce à applaudir, mais pas à boire.
Tes sûre quil te reste pas une bière?
Je pousse un soupir. Ce nétait pas un récital de guitare quil attendait, cétait la bière. Je vais au frigo. Je lui rapporte une bouteille, sans verre. Je sais que, par ici, personne ne prend jamais de verre. Pour éviter de salir de la vaisselle? Ou parce que ça fait plus mâle? Peut-être parce que les hommes naiment pas faire la vaisselle et ont juste assez évolué pour éviter den faire laver plus quil ne faut par leurs femmes ou leurs petites amies.
Roméo tourne la capsule avec aisance, comme sil navait rien fait dautre de toute sa vie. En fait, il a sûrement fait ça toute sa vie. Du moins depuis quil y a sur les bouteilles de bière ces damnées capsules dévissables que jai, moi, un mal fou à dévisser. Tellement que ma consommation de bière est nulle quand je suis seule, ce qui est presque toujours le cas. La preuve: la dernière fois que jen ai acheté une caisse, cétait en juillet. Et il me reste encore cinq bouteilles.
Tu ten prends pas?
Pas quand je fais ma guitare.
Ah bon.
Jaurais aussi bien pu répondre que je ne bois jamais à sept heures du matin. Mais jespère lui faire comprendre que je désire consacrer ma journée à mes études musicales. Roméo na pas saisi lallusion, puisquil se cale dans son fauteuil avec lintention manifeste de passer la journée à boire ma bière. Il écarte encore les jambes, appuie la bouteille contre son machin. Veut-il le rafraîchir ou la réchauffer?
Ah oui, taurais pas vu des gars qui partaient à la chasse? demande-t-il encore.
Oui.
Ce matin, jai été réveillée vers six heures. Une vieille camionnette a franchi le petit pont qui relie lîlot Fou au reste de lAmérique et sest garée sur un bout de pelouse qui mappartient sûrement mais que tout le monde semble avoir adopté comme parc de stationnement. Deux hommes en sont sortis. Ils sont allés à une des barques camouflées par des branchages, stationnées le long du chenal. Les gens dici disent «chenail», mais je nai pas trouvé le mot dans mon dictionnaire. De toute façon, le chenal ressemble plus ou moins à la définition du dictionnaire; cest tout simplement un bras du fleuve Saint-Laurent, qui se sépare en plusieurs pour former les îles de Sorel. La barque appartient peut-être à ces deux types-là, mais rien nest moins sûr. Ils y ont chargé des fusils, une glacière et deux caisses de bière. Des caisses de vingt-quatre, bien entendu. Ils parlaient fort comme des types qui ont déjà beaucoup bu. Ou bien ils avaient passé la nuit à boire, ou bien ils sétaient levés avant laube pour sy mettre. Jai eu à peine le temps de massoupir avant que la pétarade commence. Il devait y avoir des canards endormis à la surface du chenal. Puis les coups de feu sporadiques se sont éloignés avec le bruit du moteur. Pas moyen de dormir ensuite. Jai fini par me résoudre à me lever. Pour étudier laccord de do sol ré.
Cétaient Armand puis Ti-Méné, précise Roméo. Jai vu passer leur camionnette devant chez nous. Puis là, elle est là.
Je ne connais ni Armand ni Ti-Méné. Tout ce que je sais deux, maintenant que je sais que ce sont eux qui mont réveillée, cest quils aiment la chasse, sport que semble mépriser Roméo, puisquil nest pas avec eux.
On avait parlé daller à la chasse ensemble, ce matin, continue-t-il comme sil avait lu mes pensées, mais on dirait quils ont oublié de passer me prendre. Je pensais que je les rattraperais.
Il se tait un bon moment, comme sil voulait me donner le temps de me laisser apporter ma contribution à la conversation. Je ne dis rien.
Apparemment satisfait de la température atteinte par la bière ou par son pénis, il lève enfin sa bouteille et la vide dun long trait pendant lequel sa pomme dAdam ne bouge que deux fois. Un de ces jours, il faudra que je voie en combien de gorgées je suis capable den avaler une. Dix au moins, je parie.
Jai cru quil sétait hâté de boire si rapidement parce quil allait partir. Jétais dans lerreur: il lève sa bouteille vide dun geste qui ressemble à une salutation. Mais jai assez fréquenté les gens du coin pour savoir quil me signifie plutôt que la bouteille est vide et quil convient de la remplacer par une pleine. Jabandonne ma guitare dans un coin et japporte une autre bouteille à Roméo. Il enlève la capsule.
Cette fois, il se contente dune petite gorgée et me regarde longuement dans les yeux. Je soutiens son regard. Il sourit. Je nai pas envie de passer ma journée à soutenir son regard. Je détourne le mien et je reprends ma guitare.
Faut que je fasse mes exercices.
Ça me dérange pas.
Attaqué de nouveau avec la même application, laccord de do sol ré me donne encore plus de mal que tout à lheure. Ça tombe bien: jespère que les fausses notes maideront à me débarrasser de mon non-invité. Mais Roméo semble trouver ça beau. Il ferme parfois les yeux comme si ma musique le plongeait dans la béatitude la plus totale. Je sens quil tend loreille et que ça doit lui plaire un petit peu. Ou il a déjà entendu jouer quelquun de plus nul que moi. Ça me fait plaisir.
Cest eux autres, dit-il soudain.
Je lâche les cordes. Je nentends rien.
Cest un Mercury quarante forces, en tout cas, prétend Roméo.
Moi aussi, je tends loreille. Oui, en plus du ronronnement de mon réfrigérateur, il y en a un autre, plus lointain, plus aigu. Cela pourrait tout à fait être un moteur Mercury de quarante chevaux, jen conviens. À moins que ce ne soit un Johnson vingt-cinq ou un Yamaha soixante si ça existe. Je nhabite pas lîlot Fou depuis assez longtemps pour avoir maîtrisé le vocabulaire élémentaire de la vie des hommes dans ces îles: les moteurs, les bateaux, les fusils, lalcool.
Le visage de Roméo exprime maintenant le troisième degré de la béatitude. La musique dun Mercury quarante forces doit bien valoir pour lui celle de la Quarantième de Mozart sûrement, en tout cas, celle de mes trois accords réunis.
Ton oncle tavait pas laissé son bateau? demande-t-il alors.
Il sait bien que oui, puisquil est toujours amarré devant la maison, avec un câble fixé à un des pilotis. Je réponds:
Il est là, mais je lai pas encore essayé.
Il ouvre des yeux scandalisés. Jai passé tout lété ici et je nai pas encore essayé le bateau? Quest-ce que jattends? Le mois de janvier?