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<TITLE>ailleurs.html</TITLE>
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<H3>Le premier jour </H3>
Benjamin Tardif n'avait mis que trois cassettes dans ses bagages. Il s'était
dit que
cela suffirait à alimenter son baladeur pendant le vol de Montréal à
El Paso. <BR>
Mais maintenant qu'il traversait par la route l'Arizona en un endroit où la
seule
station de radio ne diffusait que cette musique paysanne et plaintive que les Américains
appellent country , il regrettait de ne pas avoir emporté une pleine mallette
de
cassettes de tous les genres ( country exclus, bien entendu).<BR>
Il regarda du coin de l'oeil Soutinelle, assise à côté de lui,
qui s'efforçait, pour
la sixième fois depuis le matin, de rafraîchir le vernis de ses ongles.
Il examina
ensuite son frère, Justin Case, assis sur la banquette arrière, qui
s'éventait de
grands coups de chapeau chaque fois qu'il voyait Benjamin Tardif l'observer dans le
rétroviseur.
Il s'efforçait ainsi de lui faire sentir qu'il avait eu tort, à El Paso,
de choisir
un Westfalia sans climatisation pour remplacer celui qu'il avait loué pour
aller les retrouver. Mais le Westfalia non climatisé ne coûtait que
trois mille dollars, alors que le
climatisé le moins cher en coûtait plus de cinq mille.<BR>
Quelques instants à observer ses deux passagers suffirent à convaincre
Benjamin Tardif
qu'aucun des deux n'avait une tête à apprécier <CITE>Les Vêpres
</CITE>
de Rachmaninov, même si on approchait de la fin de l'après-midi. <BR>
Il opta donc pour une des deux cassettes intitulées <CITE>Le Lourd Passé
de Plume Latraverse</CITE>
, qu'il emportait avec lui parce qu'elles étaient un moyen infaillible de le
débarrasser
du mal du pays ou de toute autre forme de cafard. <BR>
Il prit la première qui lui tomba sous la main. C'était la blanche,
qu'il n'aimait
ni plus ni moins que la noire. Avait-elle été rebobinée la dernière
fois qu'il l'avait
écoutée ou tomberait-il sur une chanson imposée par le hasard?
Il se dit J'ai de
la chance , dès que la voix éraillée de fumeur-buveur qui tient
à avoir une voix éraillée
de fumeur-buveur entreprit sa chanson préférée:<BR>
Les pauvres ont pas d'argent.<BR>
Les pauvres sont malades tout le temps.<BR>
Les pauvres savent pas s'organiser.<BR>
Sont toujours cassés.<BR>
-- C'est un voisin à moi, dit Benjamin Tardif en guise d'explication.<BR>
Soutinelle ne réagit pas. Justin, après avoir un instant suspendu son
battement de
chapeau, repartit de plus belle, comme s'il suffisait d'agiter un chapeau rapidement
pour couvrir le son d'une autoradio.<BR>
Les pauvres vont pas voir de shows.<BR>
Les pauvres sont bien que trop nonos.<BR>
En plus, les pauvres<BR>
Y ont pas d'argent à mettre là-dedans.<BR>
-- C'est à propos des pauvres, dit Benjamin Tardif en s'apprêtant à
traduire les paroles.<BR>
Il n'eut pas le temps de commencer, que Justin demandait: <BR>
-- Qu'est-ce que tu as d'autre? <BR>
Benjamin Tardif coupa Plume Latraverse en plein milieu d'une phrase et le remplaça
par Rachmaninov.<BR>
-- Quelque chose de très beau, annonça-t-il en espérant qu'on
le croirait sur parole.<BR>
Le choeur n'eut même pas le temps de terminer les premières paroles russes
de Venez,
adorons, prosternons-nous . Soutinelle Case détourna les yeux de ses ongles
rouges,
et regarda Benjamin Tardif avec autant d'étonnement qu'un Français auquel
un Québécois aurait osé présenter la poutine comme un
chef-d'oeuvre gastronomique national.<BR>
-- Si on faisait un peu de français? proposa Benjamin Tardif en stoppant le
choeur
de l'opéra de Léningrad avec aussi peu de ménagement que s'il
s'était agi de la chorale
de l' ge d'or de L'Abord-à-Plouffe.<BR>
Pour la première fois, on lui répondit avec enthousiasme. Il avait expliqué
à ses
deux passagers qu'il avait assez d'argent pour tenir le coup deux ou trois mois en
Californie. Mais dès que le printemps serait arrivé et qu'on aurait
besoin de lui
à Montréal pour traduire des piles de catalogues de fabricants d'automobiles,
ils devraient
rentrer au Québec -- à moins que Soutinelle ne se fût trouvé
de l'emploi au cinéma
ou que Justin ne fût redevenu policier quelque part. Ces deux hypothèses
étaient
toutefois fort improbables, puisqu'à Hollywood l'offre pour des actrices noires
sans expérience
dépassait sûrement la demande dans une proportion de mille pour un et
que Justin
Case, dont le passé comme shérif était plus lourd encore que
celui de Plume Latraverse
comme rockeur, ne disposait pas du moindre diplôme d'école de police
ni même de toute
autre forme d'école, fût-ce la plus élémentaire.<BR>
C'est pourquoi Benjamin Tardif, gêné par la perspective d'introduire
deux anglophones
unilingues de plus à Montréal qui en comptait déjà bien
plus que nécessaire, s'était
évertué de leur démontrer qu'il serait utile, voire indispensable,
d'apprendre un
peu de français.<BR>
*** <BR>
-- Je t'aime beaucoup, dit pour une troisième fois Benjamin Tardif en articulant
soigneusement
chaque syllabe.<BR>
-- Djetem, beau cul, répéta consciencieusement Soutinelle Case.<BR>
-- Djetem, beau cul, fit aussi Justin Case avec une application plus distraite.<BR>
Benjamin Tardif leva les yeux de la ligne blanche pointillée et regarda Justin
Case
dans le rétroviseur. L'ex-shérif affichait un sourire d'intense satisfaction
et de
confiance absolue en ses capacités d'apprentissage des langues étrangères.
Du coin
des yeux, il voyait aussi Soutinelle Case retirer de sa jupe des fils réels
ou imaginaires,
ce qui devait être chez elle un signe d'agacement.<BR>
-- Je , pas dje , insista-t-il.<BR>
-- Dje , répétèrent ses deux élèves avec un ensemble
digne d'une classe d'écoliers
roumains prêtant serment à Nicolae Ceaucescu.<BR>
Benjamin Tardif espéra pendant quelques instants qu'on lui demande ce que voulait
dire Djetem, beau cul .<BR>
-- Bon, ça suffit pour aujourd'hui, soupira-t-il enfin.<BR>
-- Comment on se débrouille? demanda Justin.<BR>
-- Pas trop mal, répondit son professeur avec une indulgence qui frôlait
la flagornerie.<BR>
-- J'arrive toujours pas à croire qu'y a des gens qui parlent seulement français.
C'est
bien trop difficile.<BR>
-- Y a des Cajuns en Louisiane.<BR>
-- Ils parlent tous anglais aussi, à moins d'avoir plus de cent ans.<BR>
-- Tu verras bien, promit Benjamin Tardif incapable de trouver une preuve absolue
de
l'existence de gens ne parlant pas anglais et soudain rempli d'espoir qu'il serait
débarrassé de l'ex-shérif bien avant d'approcher la frontière
du Québec.<BR>
Le Westfalia -- vieux rose parce que c'était le moins cher de tout El Paso
(le vendeur
avait donné à la teinte une appellation de son invention: soft petal
pink ) -- roulait
sur l'autoroute brûlante, quelque part en Arizona. Les trois voyageurs avaient
traversé le Nouveau-Mexique sans s'arrêter. Avec un peu de chance, ils
seraient en Californie
à la tombée de la nuit.<BR>
-- Elsewhere -- y a des sources chaudes, par là, dit Justin Case.<BR>
Benjamin Tardif ne comprit pas tout de suite. Il crut que Justin voulait simplement
dire Ailleurs, il y a des sources chaudes et se demanda ce que cela venait faire
dans la conversation. Mais il aperçut quelques instants plus tard un panneau
de signalisation annonçant la sortie d'Elsewhere dans trois milles.<BR>
-- Comment ça se dit, hot springs , en français? demanda Justin.<BR>
-- Sources chaudes, répondit son professeur au moment même où
il songea que cela devait
plutôt s'appeler des sources thermales. <BR>
Mais était-il bien nécessaire de se donner la peine de lui apprendre
l'expression
correcte, puisqu'il serait incapable de la prononcer et qu'il l'oublierait aussitôt?<BR>
Justin se tut un instant, impressionné par l'embûche de tant de consonnes
chuintantes.<BR>
-- On y allait, quand on était jeunes, ajouta-t-il.<BR>
-- Où?<BR>
-- Aux sources thermales d'Elsewhere. On a habité par là, un temps.<BR>
-- C'est très beau, précisa Soutinelle.<BR>
Benjamin appuya sur le levier des clignotants, emprunta le couloir de droite, puis
la sortie d'Elsewhere. <BR>
-- C'est encore loin?<BR>
-- Non. Pas loin du tout. On va y être dans deux minutes.<BR>
Ils roulèrent ainsi pendant un bon quart d'heure sur une route rectiligne.
À droite
et à gauche s'étendaient à perte de vue une terre brûlée
par le soleil sous lequel
des buissons à l'instinct de conservation particulièrement développé
parvenaient
à donner l'illusion d'avoir survécu jusqu'à un passé pas
trop éloigné. À tous les deux ou
trois kilomètres, ils croisaient la preuve qu'il y avait -- ou qu'il y avait
déjà
eu -- du bétail sur ces terres arides: des deux côtés, la clôture
perpendiculaire
s'arrêtait au bord de la route et était complétée par des
rails de métal qui ronronnaient brusquement
sous les roues du Westfalia. Ces rails avaient-ils pour but de réveiller de
temps
à autre le conducteur sur le point de s'endormir sous l'effet conjugué
de la chaleur et de la monotonie du paysage? C'était une théorie intéressante,
mais sûrement pas
fondée, se dit Benjamin Tardif.<BR>
-- À quoi ça sert, ces trucs en métal? <BR>
Justin Case lui expliqua que ce dispositif formé d'un fossé bouché
par des barres
de fer perpendiculaires à la route s'appelait un cattle-guard . Dès
qu'un boeuf
essayait de traverser le garde-bétail, il se prenait fatalement une patte dans
la
claire-voie et apprenait vite à respecter ces obstacles. <BR>
-- Les boeufs, dès que ça se casse une patte là-dedans, ça
recommence plus, opina Justin
Case avec l'enthousiasme qu'il mettait toujours pour montrer à son ami du Nord
les
particularités du Sud-Ouest. <BR>
-- De toute façon, on leur tire une balle dans la tête, ajouta Soutinelle.<BR>
Ils traversèrent enfin le village d'Elsewhere. Du moins, un panneau indicateur
annonçait
Elsewhere, pop. 3 . Et l'état lamentable des deux bâtiments d'Elsewhere
-- un hôtel
délabré, dont la plupart des ouvertures étaient bouchées
par des planches, et un
hangar en ruines derrière l'hôtel -- convainquit Benjamin Tardif que
sa population était
maintenant réduite à néant.<BR>
Un peu plus loin, il aperçut un panneau, plus grand, tout neuf et tout en couleurs,
vantant la qualité de vie du Sunny Sun Summit. À quelques centaines
de mètres,
sur la droite, il y avait des maisonnettes auxquelles Benjamin ne fit pas attention.
Il ne fit pas plus attention à une station-service abandonnée. <BR>
Il commençait à s'impatienter et s'apprêtait à demander
à Justin si ses sources thermales
n'étaient pas disparues depuis qu'il avait été jeune. <BR>
Celui-ci ordonna alors:<BR>
-- Prends à droite, c'est là.<BR>
Il y avait un petit chemin de terre sur lequel e Westfalia roula lentement pendant
plusieurs minutes. Pas un boeuf, pas une maison, pas une source en vue.<BR>
-- Ici.<BR>
Benjamin ralentit encore.<BR>
-- Ici, ici, répéta Justin Case. On l'a dépassé.<BR>
Benjamin arrêta tout à fait. Il avait beau regarder à droite et
à gauche, il ne voyait
toujours pas la moindre source, thermale ou non. Il est vrai qu'il n'en avait jamais
vu et qu'il aurait été bien en peine d'en reconnaître une.<BR>
-- Là.<BR>
Il regarda dans la direction du doigt pointé. Il y avait quelques rochers tout
noirs.
Peut-être un peu de vapeur, aussi, qui faisait trembloter l'air au-dessus des
rochers.
Il fit marche arrière, tourna à gauche, roula prudemment et s'arrêta
enfin à quelques mètres des rochers.<BR>
Il descendit, s'approcha et fut tout à fait épaté de ce qu'il
vit: une eau turquoise
formait une petite piscine fort invitante, au milieu des rochers noirs. Il se pencha,
toucha l'eau de la main. C'était chaud, mais pas bouillant.<BR>
-- On y va?<BR>
Soutinelle avait déjà enlevé sa blouse et sa jupe et s'avançait
vers la source en
gardant pudiquement les bras croisés sur son soutien-gorge, pourtant d'un modèle
plus décent que l'immense majorité des hauts de bikini d'Amérique
du nord, où se
porte encore cet accessoire jugé superflu par les Européennes.<BR>
-- Moi, je vais rester dans le Wasfoolia, proposa Justin. Sinon, tu vas te le faire
voler.<BR>
Benjamin Tardif entreprit de se dévêtir entièrement et laissa
ses vêtements sur le
siège du passager, par-dessus la jupe et la blouse de Soutinelle.<BR>
Lorsqu'il se retourna, elle était déjà dans l'eau jusqu'au cou.
Il la suivit et s'y
plongea lui aussi. C'était délicieux. La voix de Plume Latraverse se
fit encore entendre,
mise en marche par Justin qui s'amusait sans doute avec les boutons de la radio:<BR>
Les pauvres sont sur le bien-être.<BR>
Les pauvres regardent par la fenêtre.<BR>
Les pauvres, y ont pas d'eau chaude,<BR>
Tchèquent les pompiers qui rôdent.<BR>
Benjamin songea à faire remarquer à Soutinelle la coïncidence extraordinaire:
qu'il
fût question d'eau chaude dans la chanson alors même qu'ils venaient d'y
entrer.
Il s'approcha d'elle aussi lentement qu'on s'approche d'un oiseau pour éviter
de
l'effaroucher. Mais il voulait aussi éviter de se faire mal sur les rochers
pointus au fond
de l'eau.<BR>
La cassette se tut. Justin Case était apparemment incapable d'entendre plus
de huit
vers de Plume Latraverse dans la même journée. <BR>
Benjamin s'installa tout près de Soutinelle -- presque à la toucher.
Il s'assit avec
de l'eau jusqu'au cou, lui aussi. Un bonheur indicible l'envahit. La détente
de l'eau
chaude, la présence de Soutinelle, le ciel tout bleu, sans un nuage à
au moins trois
états à la ronde -- que pouvait-il demander de plus? <BR>
Il se réjouit d'avoir quelqu'un pour garder le Westfalia. Au Texas, on lui
avait justement
volé un semblable alors qu'il se baignait en costume d'Adam dans le golfe du
Mexique.
Pas de danger que ça m'arrive ici , se dit-il un instant avant de se rappeler
que la personne qui lui avait volé son véhicule au Texas était
justement celle à laquelle
il venait de confier la surveillance de son nouveau Westfalia d'occasion.<BR>
Il se redressa et regarda par-dessus les rochers pour se rassurer. Trop tard: le moteur
du Westfalia était lancé et le véhicule commençait à
rouler.<BR>
-- Stop! cria Benjamin.<BR>
Le temps qu'il sorte de la source en se piquant la plante des pieds sur les rochers,
le Westfalia avait disparu derrière un nuage de poussière.<BR>
</BODY>
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