Tout commence avec du sel dans le sucrier
Momo jette un coup dil au réveille-matin. Horreur: huit heures et demie! Non: pas de panique donc pas décole, on est samedi.
Depuis samedi dernier, il a recommencé à adorer les fins de semaine. Cétait encore lhiver, mais il sest habillé chaudement et est allé faire du patin à roues alignées pour la première fois de lannée. Le lendemain, il a neigé. Heureusement, la neige a fondu depuis. Pas dans les champs, mais sur la route. Et cest sur la route quon patine, pas dans les champs.
Momo se lève, va jeter un coup dil à la fenêtre. Ouache! Il tombe une neige floconneuse et épaisse comme il en tombe souvent à la fin de mars. Et ce serait étonnant quelle fonde toute aujourdhui ou même demain.
Si jamais il devient maire de Saint-Romain-des-Champs (qui sappelle Sinro pour quiconque habite à Sinro et dans les environs), il fera poser une toile au-dessus de la route, tout le long de la rivière. Comme au stade olympique, mais en longueur. Il pourra faire du patin à roues alignées même en hiver. Et aussi les jours de pluie lété. Ça va même attirer les touristes.
Cest une bonne idée, mais elle devra attendre, parce que Momo nest pas encore maire. Il descend à la cuisine en pyjama, se sert un verre de lait.
Le téléphone sonne.
Maurice, dis que je suis dans la douche et que je vais rappeler plus tard, crie Lucie.
Cest la mère de Momo. Elle est dans sa chambre, pas dans la douche. Si Momo mentait comme ça, il se ferait chicaner. Mais, daprès Lucie Monette, les adultes ont le droit de mentir quand ça ne fait de mal à personne.
Momo décroche le téléphone.
Elle est dans la douche, elle va vous rappeler, dit-il sans même attendre de savoir qui est à lautre bout du fil parce que cest presque toujours sa mère qui est demandée quand le téléphone sonne.
Momo? Cest Simon, dit une voix familière.
Simon Dubois. Pas vraiment un ami de Momo. Disons plutôt un compagnon de jeu.
Euh... oui? fait Momo en hésitant parce que dhabitude quand Simon lui téléphone cest pour linviter à faire un mauvais coup avec lui ou à prendre sur ses épaules la responsabilité des catastrophes quil a causées.
Les Chandeliers jouent, cet après-midi. Il faut absolument que tu me remplaces.
Les Chandeliers, cest léquipe de hockey de Bougainville, la ville la plus proche de Sinro, de lautre côté de la rivière Saint-Romain. Ils sappellent les Chandeliers parce que lusine de chandelles de Bougainville est le principal commanditaire de léquipe. Sinro est un village trop petit pour avoir son aréna et ses équipes de hockey. Les parents qui veulent que leurs enfants jouent dans une vraie ligue sont forcés de les inscrire à Bougainville.
Cest la finale, puis je peux pas y aller, ajoute Simon.
Pourquoi?
Jai mis du sel dans le sucrier. Puis mon père a trouvé que son café avait pas le même goût que d'habitude.
Un jour, Momo est allé chercher Simon pour jouer au hockey bottines. Et il a vu monsieur Dubois mettre deux grosses cuillerées de sucre dans sa tasse de café. Il a dû faire une sacrée grimace en goûtant son café, ce matin. Il a sûrement crié: «Qui est-ce qui a mis du sel dans le sucrier?» Simon a pris son air le plus innocent, mais ça na pas collé, parce quil adore les mauvais coups. Même quand il sait quil va être puni. Cest plus fort que lui, on dirait.
Et maintenant il a besoin de Momo pour le remplacer au hockey. Momo ne demanderait pas mieux que de jouer dans une vraie partie. Mais il y a un petit problème...
Jai jamais joué au vrai hockey.
Cest pas grave, proteste Simon. Au hockey bottines, cest tout le temps toi le meilleur.
Cest vrai, Momo adore jouer au hockey sans patins avec une balle de tennis. Parfois sur la rivière gelée, dautres fois dans la cour de lécole. Mais il nest pas le meilleur. Il sent que lautre essaie de le flatter.
Je sais même pas patiner.
Le patin à roulettes puis le patin à glace, cest pareil, assure Simon. Cest juste pour arrêter que cest pas pareil.
Puis jai pas de patins à glace.
Je te prête mon équipement. Tas juste à venir le chercher.
Cest tentant. Momo a toujours rêvé de jouer au vrai hockey dans une vraie ligue et dans un vrai aréna. Mais ça prend des patins, un casque, des jambières... «Tu me prends pour une millionnaire?» a gémi Lucie la dernière fois quil lui a demandé sil pouvait sinscrire. Et voilà que Simon lui offre de jouer sans que ça coûte un sou. Cest peut-être la seule chance de toute sa vie.
Simon sent que Momo est sur le point de céder. Il décide de faire appel à son sens du devoir:
Cest Jocelyn Asselin, notre instructeur. Il haït ça quand on est pas quinze en plus du gardien. «Ça complique mes changements de lignes», quil dit.
Momo na aucune envie de compliquer la vie dun instructeur de hockey. Il accepte.
Cest à quelle heure?
À midi. Passe chez nous à onze heures et demie.
Momo raccroche. Il est aussitôt assailli par de nouveaux doutes. Il na jamais chaussé de patins à glace. Il na jamais joué au hockey avec une vraie rondelle. Et il irait jouer dans la finale de lAssociation sportive du comté de Bougainville, contre les Porte-bonheur de Saint-Arsène, la meilleure équipe de toute la ligue? Il va lui arriver le plus grand malheur qui puisse sabattre sur un garçon de son âge: il va faire rire de lui!
Il reprend le téléphone, compose le numéro des Dubois. La ligne est occupée. «Je gage quil est en train de téléphoner à son entraîneur pour lui dire que cest moi qui le remplace», soupire Momo, qui commence à se sentir pris dans un engrenage inextricable.
Qui cétait?
Cest Lucie, en robe de chambre, qui entre dans la cuisine.
Simon Dubois. Il veut que je le remplace au hockey. Il va me prêter son équipement.
Cest merveilleux! À quelle heure?
À midi. Mais il faut que je passe chez Simon avant.
Misère! Je travaille à dix heures. Je ne pourrai pas aller te reconduire.
Hourra! Momo a enfin une bonne excuse pour se tirer de ce mauvais pas.
Cest de valeur, soupire-t-il. De toute façon, jaurais fait rire de moi.
Mais non, personne ne va rire de toi. Tiens, je gage que ça ferait plaisir à monsieur Pacossi daller te reconduire.
Lucie prend le téléphone, fait un numéro. Momo espère que ce sera occupé ou que personne ne répondra. Pas de chance.
Monsieur Pacossi? Lucie Monette. Jai un grand service à vous demander. Cest pour Maurice. Il a un match de hockey à Bougainville. Mais je travaille et il na personne pour aller le reconduire. Oui? Faudrait passer le prendre à onze heures et demie.
Elle se tait, le temps que monsieur Pacossi lui pose une question. Elle se tourne vers Momo.
À quelle heure ça finit?
Je sais pas. Une heure à peu près.
Lucie remet le téléphone à son oreille.
Vous allez le ramener aussi? Vous êtes vraiment trop gentil. Il va vous attendre à la porte.