Premier mariage
pour Momo de Sinro
par François Barcelo
Un chef de pompiers
qui livre le journal?
Momo vient d’entendre la porte de la maison
se fermer doucement, presque sans bruit. Quelqu’un est entré. Qui ça peut-il
être? Il regarde l’heure à son réveil : sept heures et demie.
Il a envie de se lever pour aller voir qui
c’est. Et ça tombe bien, parce que c’est justement l’heure de se lever pour se
rendre à l’école.
Il va d’abord à la fenêtre. La voiture de
monsieur Laliberté est dans l’entrée, à côté de la maison, à l’endroit où
serait garée celle de Lucie, la mère de Momo, si elle en avait une. Mais
monsieur Laliberté ne vient pas d’entrer dans la maison, puisqu’il est là, en
train d’ouvrir la portière avant de repartir.
Et Momo a une idée d’invention
géniale : une porte qui ferait un bruit différent, selon qu’une personne
entre ou sort de la maison. Par exemple, une cloche en entrant et une sirène
pour la sortie.
Comme la maison n’est pas en feu, il y a
une explication très simple à la venue du chef des pompiers : il est venu
porter quelque chose à Lucie. Ou, mieux encore, quelque chose à Momo, de la
part de sa fille. Elle s’appelle Jessica, et Momo aime bien la considérer comme
sa blonde même si elle a les cheveux plus bruns que blonds.
Il se dépêche de s’habiller et descend à la
cuisine. Lucie est là, devant deux tasses de café, une à moitié pleine et une
vide.
— Monsieur Laliberté est venu porter
quelque chose? demande Momo.
Lucie le regarde un moment comme si elle ne
comprenait pas la question, avant de dire, en pointant du doigt L’Écho de
Bougainville, sur la
table :
— Oui, oui : le journal.
Monsieur Lanteigne ne l’a pas livré ce matin, alors j’ai demandé à Roland de me
l’apporter s’il passait par ici et de venir prendre un café.
C’est parfaitement logique : monsieur
Laliberté est le directeur du service de prévention des incendies de
Bougainville et de Saint-Romain-des-Champs, maintenant que les deux
municipalités ont fusionné. Et il passe de plus en plus souvent par Sinro dans
l’exercice de ses fonctions. Il arrive parfois qu’il vienne simplement dire
bonjour à Momo — et aussi à Lucie, parce qu’il est bien élevé.
C’est même rendu que Lucie l’appelle
«Roland» au lieu de «monsieur Laliberté». Momo trouve qu’il était temps. À son
avis, les gens qui ont à peu près le même âge devraient tous se tutoyer et
s’appeler par leur prénom, pas par leur nom de famille. C’est seulement aux
plus vieux qu’on devrait dire «monsieur» ou «madame», et «vous».
— Y avait rien pour moi?
demande-t-il.
— Pas ce matin, répond Lucie.
Il arrive parfois que monsieur Laliberté
vienne porter à Momo un dessin ou un petit mot de la part de Jessica. Ou même
qu’en entrant il dise à Momo quelque chose comme : «Je suis passé pour te
dire que Jessica te rappelle de ne pas oublier qu’elle t’attend samedi.»
C’est ridicule, venir lui dire ça. Comme si
Momo pouvait oublier un rendez-vous avec Jessica! Ou si Jessica n’était pas
capable de lui téléphoner elle-même pour le lui rappeler.
Mais les adultes aiment souvent se montrer
utiles et faire les importants. «Est-ce que je vais être comme ça, quand je
serai grand?» se demande Momo.
Il n’y a qu’un moyen de le savoir, et c’est
de devenir grand. Ça l’encourage à mettre dans son bol un peu plus de céréales
que d’habitude.
Une bosse, ça rime
avec des noces
Une partie de ballon-chasseur bat son plein
dans la cour de l’école, pendant le cours d’éducation physique. Les élèves ne
jouent pas souvent au ballon-chasseur, parce que deux ou trois des filles
trouvent que les garçons leur lancent le ballon trop fort. Mais quand Stéphane
Lefebvre, le prof d’éduc’, décide qu’on fera de la course à pied, les mêmes
filles disent que les gars courent trop vite. Et s’il leur demande de monter
dans la corde à nœuds, elles chialent que c’est trop difficile.
Simon Dubois réclame souvent qu’on joue au
ballon-chasseur. C’est lui le champion. Pour se moquer des filles qui n’ont pas
envie de jouer, il leur lance le ballon tout doucement — comme à des
filles, justement. Et elles font quand même exprès de ne pas l’attraper pour
sortir du jeu plus rapidement.
Momo, lui, n’est pas du tout mauvais au
ballon-chasseur. Il ne lance pas avec autant de force que Simon et n’est pas
aussi bon attrapeur que lui. Mais personne ne le vaut pour esquiver le ballon.
Il est souple comme un chat et rapide comme l’éclair. Il n’hésite pas à sauter
dans les airs ou à se jeter par terre pour éviter de se faire éliminer.
Comme presque toujours, les deux mêmes
joueurs se retrouvent face à face à la fin de la partie : Simon et Momo,
chacun dans son camp. Il arrive parfois que le prof doive interrompre la partie
sans qu’il y ait de vainqueur, parce qu’à ce moment-là, il n’y a plus que ces
deux garçons à vraiment faire de l’activité physique. Derrière eux, les
attrapeurs-relanceurs retirés du jeu s’ennuient ferme. Si c’est encore Simon
qui gagne, on pourra dire que c’est son équipe qui a triomphé, mais tout le
monde — à commencer par le principal intéressé — saura que c’est la
victoire de Simon.
Chaque fois qu’il attrape le ballon, il le
relance si rapidement qu’il devrait forcément atteindre sa cible. Mais Momo
s’écarte, bondit, plonge, saute, trouve toujours un moyen de ne pas être
touché. Quand c’est un joueur du camp de Simon qui relance le ballon à son tour
depuis l’autre extrémité, il arrive parfois que Momo essaie de s’en emparer si
le lancer est un peu mou. C’est d’ailleurs sa seule chance de faire gagner son
équipe : attraper un ballon à moitié échappé et le relancer de toutes ses
forces en direction de Simon, posté tout près de la ligne du milieu parce qu’il
attendait plutôt une passe de son coéquipier.
Et c’est justement ce qui se produit, en ce
moment. Momo s’empare du ballon que deux adversaires se disputaient derrière
lui et ont échappé dans la zone de son équipe. Il se retourne aussitôt et le lance
dans les jambes de Simon. Pour le retirer, il faut viser très bas, parce que
Simon a plus de mal à attraper un ballon près du sol. Mais pas cette fois.
Simon reprend le ballon...
Le sifflet de Stéphane Lefebvre annonce la
fin de la partie. Momo baisse les bras et Simon en profite pour faire un tir à
bout portant, de même pas deux mètres, dans la poitrine de Momo, qui tombe sur
le dos. Son crâne heurte l’asphalte de la cour de récréation.
Stéphane accourt. Momo est un peu sonné,
mais pas au point de perdre connaissance. Il se redresse sur les coudes.
— Rien de cassé? demande le prof.
— Non, je suis correct, répond Momo
en se relevant et en se frottant le crâne. Mais je pense que j’ai une bosse.
Stéphane examine l’arrière de sa tête. Pas
de quoi appeler l’ambulance.
— Va quand même voir l’assistante.
Mais je suis sûr que tu auras oublié ça le jour de tes noces.
C’est une expression qu’on dit aux enfants
pour leur signifier que leurs petits bobos ne dureront pas longtemps. Momo n’y
ferait pas attention, mais Simon ajoute :
— Puis des noces, il paraît qu’il va
y en avoir bientôt dans ta famille.
Le prof se tourne vers lui :
— Toi, Simon, quand c’est sifflé,
c’est sifflé. Compris?
Simon hoche la tête pour montrer qu’il a
compris. Mais il adresse à Momo un petit sourire narquois.