Premières pages de
Petit chien pas de pattes
Jeudi gris
— Tu
sais ce que tu devrais faire, Pancho ? me demande Javier après avoir tenté
d’extirper une dernière goutte de bière de la bouteille de Superior qu’il vient
de porter à ses lèvres.
Je ne
réponds pas, parce que c’est la cinquième fois au moins qu’il me pose
cette question. Et je sais qu’il ne tardera pas à me donner la réponse —
la même que d’habitude.
Il continue
le rituel : il ouvre sa portière, prend la bouteille vide que je lui tends
et la dépose avec la sienne dans le carton de Superior. Il referme la portière,
se tourne vers moi dans l’espoir que je lui donnerai une bière fraîche. Je ne
bronche pas. Il poursuit imperturbablement, comme si j’avais pu oublier ce
qu’il m’a dit si souvent :
— Je
te raconterais mon histoire et tu en ferais un livre. De quoi faire un
best-seller mondial. Quel dommage, que ton ordinateur soit en panne!
Depuis deux
semaines que je suis sur cette plage, Javier me chante cette rengaine chaque
fois que nous prenons quelques bières de trop : je devrais écrire sa
biographie. Avec une variante : ce soir, il me promet un succès
international. Au début, il m’a fait miroiter des ventes phénoménales au
Mexique, une fois qu’il aurait lui-même traduit en espagnol les Mémoires qu’il
m’aurait inspirés ou dictés (je n’ai pas tenté d’éclaircir ce détail). Quelques
jours plus tard, voyant que cela ne suffisait pas à m’exciter, il m’a juré que
notre livre marcherait aussi très fort aux États-Unis, d’autant plus qu’il
connaît un journaliste à Houston qui en fera une version anglaise aussi bonne
sinon meilleure que mon texte à moi. Je ne me suis pas donné la peine de lui
faire remarquer que j’écris en français, langue probablement peu comprise dans
les milieux journalistiques du Texas, et qu’il serait de toute façon le premier
à avoir du mal à traduire lui-même en espagnol puisqu’il n’en connaît pas plus
d’une dizaine de mots — ceux qu’on utilise aussi en anglais, de déjà-vu à
savoir-faire.
Et voilà que
ce soir il m’annonce une réussite planétaire, rien de moins.
S’il est
vrai qu’il m’arrive de regretter de ne plus avoir d’ordinateur (mais jamais au
point d’envisager d’écrire à la main), je suis par contre convaincu que la vie
de Javier est aussi plate que celle des dizaines de personnes que j’ai
rencontrées dans des bars et qui, apprenant que je suis écrivain (qualité dont
j’ai tendance à me vanter abusivement lorsque j’ai trop bu et en particulier
lorsque je n’ai pas écrit une ligne depuis des mois), se mettent à me raconter
le ramassis de banalités qui composent la vie du commun des mortels, surtout de
celui qui a vécu comme tout le monde sans jamais s’en douter.
Je pourrais
leur faire remarquer que je ne suis qu’un petit écrivain québécois dont aucune
œuvre n’a dépassé les deux mille exemplaires vendus, n’a été exportée hors du
Canada, ni traduite en une autre langue. Mais pourquoi m’humilier plus que
nécessaire ? Il y a suffisamment de désagréments au métier d’écrivain pour
ne pas profiter au moins du prestige du titre sans donner plus de
précision : un écrivain est un écrivain, et pour l’individu qui ne connaît
rien au milieu littéraire c’est quand même plus honorable qu’être plombier ou
dentiste.
De plus,
j’ai maintenant un truc pour faire dévier la conversation de Javier vers tout
autre sujet, chaque fois qu’il insiste pour que j’écrive sa biographie.
—
D’accord, Javier. Raconte-moi tout. Je prends des notes là-dedans.
Je mets
l’index sur ma tempe, derrière laquelle se cache une mémoire qui vaut bien
celle d’un ordinateur lorsque je suis sobre et qu’on me raconte des choses qui
méritent d’être retenues.
— Mais
non, Pancho, se lamente Javier. Tu sais que je ne peux pas. Je veux bien te
raconter ces choses, mais à la condition que tu les notes intégralement, et que
ça devienne un livre. Un livre écrit, pas des choses qui entrent dans ton
oreille et que tu peux aller raconter à n’importe qui, n’importe où et tout de
travers.
—
Comme tu voudras, Javier.
Et je hoche
la tête en feignant tristesse et résignation, ravi de m’être débarrassé de
cette conversation qui ne mène jamais nulle part. Il ajoute pourtant, ça aussi
pour la première fois :
— Je
peux même te donner une avance dans quelques jours, si tu veux. Une grosse
avance.
Il ne
m’avait jamais promis un sou d’à-valoir. Et il le regrette tout de suite.
— Non,
oublie ça, c’est trop dangereux. Et puis c’est impossible.
Et comment!
Il est aussi pauvre que moi. Peut-être a-t-il songé un instant à dévaliser une
banque afin de publier ses Mémoires?
Pour nous
consoler des vicissitudes de la conversation et de la vie en général, j’ouvre
la portière de la Cavalier (j’occupe le siège du conducteur). Je soulève le
couvercle de la glacière que j’ai enfouie dans le sable, tout à côté de la
voiture de façon à n’avoir justement qu’à tendre la main pour remonter une
bière glacée — ou deux lorsque j’ai un quasi-copain comme Javier qui ne
demande qu’à en prendre une lui aussi.
D’ailleurs,
c’est un peu à lui que je dois d’avoir presque toujours de la bière froide.
C’est moi qui ai inventé le système de la glacière enterrée pour la garder plus
fraîche. Le jour, je gare la voiture au-dessus, ce qui garde la bière à l’abri
du soleil, des voleurs et de ma soif souvent trop hâtive. Vers quatre ou cinq
heures de l’après-midi, je déplace la voiture d’un mètre vers la droite, de
façon à n’avoir qu’à tendre le bras pour soulever le couvercle et me servir.
Par contre,
c’est Javier qui m’a expliqué, le lendemain de mon arrivée, où je pourrais
trouver de la glace — à Madre de los Dios, soixante kilomètres à peine
d’ici. Et surtout où trouver de la bière en bouteilles consignées — à
Madre de los Dios toujours, mais au depósito où la bière en bouteilles consignées
coûte trois fois moins cher que celle en bouteilles jetables vendue dans les
magasins fréquentés par les rares touristes dans ce coin de la péninsule du
Yucatán. Mieux encore : il est venu avec moi me montrer où se trouvent le depósito et le magasin de glace, qui vend aussi
de l’eau purifiée qui, elle, éviterait la turista aux touristes s’ils savaient où
l’acheter.
Donc, grâce
à lui, mes intestins fonctionnent normalement, ma bière est fraîche et mon
budget bière tient le coup, même si Javier m’aide aussi à le défoncer de temps
en temps, comme ce soir.
Je remonte
deux bières, je referme la glacière, puis la portière de la voiture. Javier
prend dans l’allumage mon porte-clés décapsuleur et ouvre nos bouteilles. Il a
deux fonctions bien précises, dictées par la nécessité et confirmées par
l’expérience : déboucher les bouteilles et déposer les vides dans le
carton de Superior posé sur le sable du côté droit de la voiture, puis remettre
le porte-clés à sa place. L’autre soir, il m’a juré qu’il nous aime bien, nous
les Québécois, parce qu’à l’encontre des Américains nous ne pestons jamais
contre les capsules qui ne s’enlèvent pas d’un simple tour de main. Cela m’a
fait plaisir, même si je suppose que sa conclusion est basée sur un minuscule
échantillon d’oiseaux des neiges du Québec, car nous sommes bien peu nombreux
dans les parages à fréquenter d’autres plages que celles de Cancun et de Playa
del Carmen. Je suis néanmoins fier d’appartenir à un peuple qui possède bien
plus que les gringos
pur teint cette précieuse vertu de s’adapter, sans protester, à la manière dont
il convient de prendre sa bière où qu’on se trouve dans le monde.
Le soleil
vient de se coucher derrière nous. Je lève ma Superior pour saluer les derniers
nuages gris qui flottent au-dessus de l’horizon rose avant de disparaître dans
la nuit noire de la nouvelle lune de novembre.
Javier a une
conversation souvent intéressante, parfois brillante. C’est un homme plus
cultivé que je ne m’y attendais quand je l’ai rencontré. Il a un peu voyagé et
connaît des tas de choses, sauf l’art rarissime de parler intelligemment après
avoir ingurgité sept ou huit bouteilles de bière. Moi qui apprécie la
contemplation des paysages et le silence des autres quand je suis soûl, j’aimerais
qu’il se taise un moment. Surtout, qu’il n’aborde plus un des trois ou quatre
sujets de conversation qu’il affectionne quand il a bu et qui m’ennuient en
tout temps, mais dont il ne se lasse jamais.
Malheureusement,
Javier passe douze mois par année sur cette plage. La poésie des horizons roses
lui est indifférente. Ou bien, comme les Mexicains de la côte des Caraïbes et
tous les peuples qui vivent en des lieux d’une beauté spectaculaire, il est
capable de poursuivre une conversation ennuyeuse sans rien perdre des
splendeurs qui s’étalent devant lui. Surtout, Javier n’est jamais à court de
sujets qui ne mènent nulle part et dont l’absence de progression permet
justement de les reprendre infailliblement là où ils étaient rendus la dernière
fois.
— En tout
cas, pour les toilettes, je te jure que ce serait le meilleur investissement de
ta vie, promet-il encore en cherchant à me regarder droit dans les yeux pour me
convaincre qu’il est incapable de mentir à un ami comme moi.
Celle-là, il
l’a dite presque aussi souvent que «dommage que ton ordinateur soit en panne»,
mais sans jamais apporter de variante. Sauf ce soir, et il me faut quelques
instants pour en prendre conscience : il vient de me parler en espagnol.
Est-ce parce
qu’il a trop bu et qu’il oublie son anglais appris pendant ses années d’études
à Houston dans une matière dont je n’arrive pas à deviner le propos? Ou bien
juge-t-il simplement qu’un Québécois bilingue et non trilingue devrait être en
mesure de comprendre une phrase en espagnol quand on la lui a déjà dite au
moins dix fois en anglais?
Pour plus de
sûreté, il revient vite à la langue de Shakespeare. Un anglais plus pâteux
encore que tout à l’heure. Mais mon anglais à moi n’est guère meilleur que le
sien, à cette heure et dans cet état.
— Tu
auras toujours la meilleure chambre, celle avec vue sur la plage de sable. Tu
pourrais venir n’importe quand, sans réservation, sans rien du tout. Seul ou
avec une femme. Avec un homme, même, je suis large d’esprit, le mariage des
pédales je m’en fous, je trouve ça seulement con. De toute façon, si mon
partenaire et ami Pancho arrive, il a la plus belle chambre, quand bien même il
faudrait que je flanque à la porte un couple de gringos. Ou des Chilangos, si c’est ça qui est là.
Si j’ai bien
compris, les Chilangos
sont les habitants de la ville de Mexico, que Javier méprise encore plus que
les gringos.
Sa
conversation ou plutôt son soliloque exige quelques explications.
Javier
possède un hôtel, à quelques centaines de mètres de l’endroit où j’ai garé ma
vieille Cavalier rouillée, et planté ma tente de nylon.
Le mot
«hôtel», dans ce cas, est un peu exagéré, puisqu’il n’a, pour autant que je
sache, jamais logé personne d’autre que Javier et Sarah, sa femme américaine.
Elle fuit ma compagnie sans doute parce qu’elle croit que je fais boire son
mari alors que nous nous y encourageons également l’un l’autre. Je la soupçonne
d’avoir été la première — et dernière — bâilleuse de fonds de
l’hôtel Mar y Sol. Après son retour du Texas, Javier a vaillamment érigé une
pièce de séjour et une chambre aux murs de blocs de ciment. Les deux années
suivantes, il les a passées à construire encore deux pièces — des
chambres à louer, qu’il m’a fait visiter. Ce seraient de fort jolies chambres
s’il y avait des meubles, de la peinture sur les parpaings, des vitres et des
moustiquaires aux fenêtres et, surtout, des cabinets et l’eau courante.
C’est
l’investissement que me propose Javier : je paie les salles d’eau des deux
chambres, et je pourrai en occuper une gratuitement chaque fois que je viendrai
au Yucatán, comme dans un système de vacances à frais partagés, pour lequel on
achète à perpétuité l’usage d’une chambre pendant un nombre de semaines
prédéterminé.
— Deux
mois, si tu veux, propose-t-il maintenant. C’est vrai qu’un mois ici, ce n’est
pas assez.
Variante
intéressante. Jusque-là, il ne m’offrait qu’un mois par année. Si j’avais la
moindre intention d’accepter, j’attendrais qu’il monte à trois mois.
Je lève les
yeux vers le ciel déjà noir. J’ai un problème bien plus grave que mes vacances
des vingt prochaines années ou les toilettes de Javier, que je n’ai pas plus
que lui les moyens de payer : il ne me reste qu’une seule et unique
bouteille de bière, si ma main a bien tâté dans le fond de la glacière tout à
l’heure. Je veux la garder pour moi, et pour ça il faut que je me débarrasse de
Javier.
—
Javier, mon vieux, il y a bien plus grave que tes chiottes.
—
Qu’est-ce qui pourrait être plus grave, amigo?
— Il
n’y a plus de bière. Pas une.
— Tu
es sûr? Il me semble qu’il devrait en rester deux.
— Tu
peux regarder dans la glacière, si tu veux.
— Non,
je te fais confiance. J’ai dû mal compter.
Javier, me
dis-je, est un copain merveilleux et moi je suis un ami dégueulasse. Ce qui, à
bien y penser, est bien mieux que d’avoir un ami égoïste quand on est soi-même
le plus généreux des compagnons.
Je consens
pourtant à une dernière vérification, puisque chaque fois que je prenais une
bière, je lui en donnais une à lui aussi. Et il y avait vingt-quatre bières
dans le carton, j’ai vérifié. Il devrait en rester deux.
J’étends la
main et je découvre qu’il y a bel et bien deux bouteilles, l’une d’elles
s’étant hypocritement dissimulée sous le bloc de glace à moitié fondu. Et
chacun sait que deux bières sont plus faciles à partager équitablement qu’une
seule quand on n’a pas envie d’utiliser des verres.
—
C’est un miracle! Il y avait deux bouteilles cachées sous la glace.
Il me
regarde en souriant. Un instant, il s’est demandé si je lui mentais en voulant
garder les deux dernières bières pour moi tout seul. Et le voilà content de
constater qu’il avait raison. L’autre soir, il m’a dit qu’un ami qui ment
souvent mais mal, c’est bien mieux qu’un ami qui ne ment presque jamais mais
qui le fait bien quand il le fait. Avec un ami qui ne sait pas mentir, on est
sûr de toujours savoir la vérité.