Momo X

 

 

Premier frŽrot pour Momo de Sinro

 

 

Par Franois Barcelo

 

Le tŽlŽphone tŽlŽpathique, a marche!

Momo reste assis prs du tŽlŽphone parce quĠil attend un appel. Ce qui est logique, mais pas indispensable. Il pourrait vaquer ˆ ses occupations nĠimporte o dans la maison et aurait le temps de rŽpondre si la sonnerie retentissait au moins cinq ou six fois.

Il pourrait aussi, tout en restant assis prs du tŽlŽphone, commencer ˆ lire un des cinq romans quĠil est allŽ chercher hier ˆ la bibliothque de Saint-Romain-des-Champs. (Normalement, on lĠappelle la bibli de Sinro, mais Momo nĠest pas du tout pressŽ, ce matin. Mme son nom, Maurice Monette, on a le temps de le dire en entier.) Par contre, rien nĠest plus dŽsagrŽable que de devoir interrompre sa lecture quand on est aux premires pages dĠun roman et quĠon commence tout juste ˆ sĠintŽresser aux personnages.

Entreprendre lĠŽcriture dĠun roman plut™t que dĠen lire un? Une interruption risque de lui couper lĠinspiration et dĠtre fatale ˆ son prochain chef-dĠÏuvre.

Mais qui donc doit tŽlŽphoner ˆ Momo? Non, ce nĠest pas Jessica LalibertŽ, la fille quĠil appelle sa blonde mme si elle a les cheveux ch‰tains : elle est ˆ MontrŽal, avec son pre, pour rendre visite ˆ son grand-pre.

CĠest plut™t Simon Dubois, que Momo a rencontrŽ ˆ la bibli, hier. Alors que Momo nĠa pas peur de se lancer dans de gros romans de trois ou quatre cents pages, Simon nĠemprunte que des bandes dessinŽes. Mais Lucie, la mre de Momo, qui est bibliothŽcaire bŽnŽvole en plus de travailler ˆ la Coop (la quincaillerie du village), dit que si un enfant sĠintŽresse aux bandes dessinŽes, il finira peut-tre par sĠattaquer ˆ de gros romans. Selon elle, sĠil ne commence pas par des bŽdŽs, il ne lira jamais rien.

Simon a dit ˆ Momo quĠil essaierait dĠemprunter un bateau pour aller ˆ la pche le lendemain aprs-midi — aujourdĠhui. Ç De toute faon, je te tŽlŽphone demain matin È, a-t-il promis ˆ Momo, qui a trs envie dĠy aller avec lui, parce que Jessica nĠaime pas pcher. Elle trouve que cĠest faire souffrir les poissons inutilement. CĠest vrai, mais si on nĠattrape pas les petits poissons, les gros vont les manger et ce nĠest pas tellement moins douloureux. Quand il passe la journŽe avec Jessica, Momo ne va jamais ˆ la pche. Il espre donc que Simon va lĠappeler bient™t pour lui annoncer quĠil a trouvŽ une chaloupe.

Mais voilˆ : le tŽlŽphone sĠobstine ˆ ne pas sonner. Momo se lve pour vŽrifier quĠil est bien branchŽ. La fiche au bout du fil semble enfoncŽe comme il faut dans la prise murale. Il a envie de mettre lĠappareil ˆ son oreille pour sĠassurer que la ligne nĠest pas coupŽe. Mais Simon risque de tŽlŽphoner juste ˆ ce moment-lˆ et tomber sur la tonalitŽ occupŽe. Et il pourrait chercher un autre camarade pour lĠaccompagner ˆ la pche.

Ce serait bien, si la tŽlŽpathie fonctionnait pour de vrai. La tŽlŽpathie, cĠest la transmission de pensŽe ˆ distance entre deux personnes. Si a existait vraiment, plus personne nĠaurait besoin du tŽlŽphone.

Momo a tout ˆ coup une idŽe : pourquoi ne pas en faire lĠexpŽrience tout de suite? Dans sa tte, il rŽpte trois fois les mots : Ç Simon, tŽlŽphone-moi immŽdiatement. È Ensuite, il les dit encore une fois, ˆ haute voix :

— Simon, tŽlŽphone-moi immŽdiatement.

Il se produit alors un phŽnomne prodigieux : le tŽlŽphone sonne! Momo, surpris, ne dŽcroche pas ds le premier coup. Il laisse sonner une deuxime fois, et se ressaisit rapidement.

— All™, Simon?

 

En attendant lĠaspirateur qui lave la vaisselle

Une voix qui nĠest pas du tout celle de Simon Dubois se fait entendre aprs un moment dĠhŽsitation :

— Est-ce que je suis bien chez les Monette?

Momo reconna”t la voix tout de suite. CĠest celle de son pre, Emmanuel.

— Oui, papa.

— CĠest toi, Momo? Comment a va, mon grand?

— Bien. Et toi, papa?

— Trs bien. Tu sais o je suis?

— Ë Nice?

Emmanuel a un restaurant ˆ Nice, une ville du sud de la France. Ç CĠest sžrement lˆ quĠil est È, pense Momo. Il se trompeÉ

— Je suis ˆ MontrŽal. Ta mre ne tĠen a pas parlŽ?

— Euh, oui, rŽpond Momo en hŽsitant.

En fait, Lucie nĠa pas dit ˆ Momo que son pre viendrait au QuŽbec. Elle a oubliŽ. Ou elle a craint que Momo ait de la peine si son pre annulait son voyage. Ou, pire encore, sĠil venait au QuŽbec mais ne prenait pas le temps de voir son fils.

— On pourrait passer faire un tour cet aprs-midi? demande Emmanuel. Vers treize heures?

Momo hŽsite encore, parce quĠil comprend ce que veut dire ce Ç on È. Ç On È, cĠest Emmanuel, bien sžr, mais aussi sa deuxime femme, Brigitte, et leur fils, le demi-frre de Momo.

Ë bien y penser, ce serait bien sĠils pouvaient venir vers treize heures, parce que Lucie serait encore au travail, et Momo la souponne de ne pas avoir la moindre envie de rencontrer Brigitte. Les rares fois quĠelles ont ŽchangŽ quelques mots au tŽlŽphone, Lucie avait lĠair furieuse mme si elle parlait avec sa gentillesse habituelle.

— Oui, ce serait parfait.

— Ne prŽparez rien, surtout. On va rester quelques minutes seulement, juste le temps de te prŽsenter ton frŽrot.

Momo raccroche. Ouf! Ils lĠont tous ŽchappŽ belle. Emmanuel sera reparti avec sa femme et son fils avant que Lucie ne rentre de la Coop. Pas de rencontre, pas de querelle, pas de problme.

SĠils semblent vouloir rester trop longtemps, Momo prŽtendra quĠil a promis ˆ un ami de lĠaccompagner ˆ la pche. Ce qui sera parfaitement vrai ds que Simon aura tŽlŽphonŽ.

 

Midi, dŽjˆ. Momo a une heure devant lui. Il met un peu dĠordre dans le salon. Il rŽunit en une seule pile ses livres dispersŽs dans toute la pice. Il donne aussi un coup dĠaspirateur, et comprend enfin pourquoi Lucie se plaint de ne pas avoir un aspirateur central, qui permettrait de se promener avec un boyau au lieu de tra”ner cet appareil encombrant, surtout dans lĠescalier.

Il se fait un sandwich au thon, lave et essuie la vaisselle dĠhier et du petit-dŽjeuner en regrettant encore une fois, comme Lucie, de ne pas disposer dĠun lave-vaisselle. LĠidŽal, ce serait un lave-vaisselle-aspirateur central tout-en-un.

Voilˆ! Tout est beau. Il y a du lait dans le rŽfrigŽrateur si le bŽbŽ en a besoin. Du jus dĠorange pour son pre qui ne boit plus de vin ni de bire. SĠil a changŽ, Momo pourra toujours ouvrir la bouteille de rosŽ quĠil y a au frigo. Que dira Lucie quand elle sĠapercevra que le rosŽ a disparu?

Momo nĠaura pas le choix : il va mentir. Il pourrait casser la bouteille vide sur le plancher de la cuisine et dire quĠil lĠa fait tomber accidentellement. Il dŽteste mentir, mais nĠa pas du tout envie que sa mre se lance dans de longues diatribes contre Emmanuel. CĠest son pre, aprs tout. Et les rares fois que Lucie sĠest laissŽe aller ˆ parler contre lui, Momo a ŽtŽ encore plus mal ˆ lĠaise que si elle lĠavait grondŽ, lui. De toute faon, rien ne permet de supposer que son pre a cessŽ de cesser de boire.

Midi cinquante-cinq. Il ne reste plus quĠˆ attendre. Bizarrement, Momo dŽcouvre quĠil y a plus long encore quĠattendre quelque chose dont on a envie : attendre une chose quĠon redoute. Parce que le temps passe maintenant beaucoup plus lentement que lorsque Momo attendait lĠappel de Simon. Plus Emmanuel tardera ˆ arriver, plus Brigitte et Lucie risqueront de se rencontrer. Ç Le temps est une chose relative È, disait monsieur Einstein. Et il avait parfaitement raison, constate Momo en se rendant compte quĠil jette un coup dĠÏil ˆ lĠhorloge de la cuisine toutes les minutes alors quĠil a lĠimpression de ne le faire quĠune fois par demi-heure.