Écrire
en toute liberté
Pourquoi?
Cest la première fois que jécris un livre sur commande.
On ma souvent demandé des textes brefs, que jai toujours écrits avant de mengager à les écrire.
Mais je navais jamais reçu une commande écrite et signée par un éditeur pour un livre entier, accompagnée dun contrat en bonne et due forme.
Jai accepté et signé. Un peu vite, me semble-t-il maintenant. Ça mapprendra.
Dabord, je soupçonne quil est impossible décrire ce genre de livre sans complaisance ni narcissisme. Si dautres auteurs de la collection y parviennent, je vais les envier. Mais je me sais incapable de parler de moi pendant tout un livre sans vantardise éhontée ni fausse humilité.
Surtout, écrire sur commande va à lencontre de ma manière décrire et du plaisir que jy prends.
Même les bourses me posent problème. À deux reprises, il mest arrivé den recevoir une du Conseil des arts et des lettres du Québec ou du Conseil des arts du Canada. En remplissant le formulaire, on ne peut pas dire «Je vais écrire un livre, ou deux, ou trois.» Il faut être plus précis: «Je vais écrire un livre dont voici le plan ou le résumé.» Au moment denvoyer mes demandes de bourse, je voulais sincèrement écrire le livre promis. Mais, quand le chèque est arrivé, le projet a cessé de mintéresser, justement parce que je naime pas être payé pour écrire un livre seulement pour lavoir écrit, ce qui est une tout autre affaire.
Peut-être cette répulsion pour tout travail de commande me vient-elle du fait que jai longtemps gagné ma vie en rédigeant des textes publicitaires. Cest un métier qui ne laisse aucune place à la liberté. Le rédacteur publicitaire ne choisit ni le sujet de son texte, ni son contenu, ni sa longueur. Même le style du texte publicitaire dépend du produit et non de son auteur: on nécrit pas pour mousser les ventes de Cadillac de la même manière que pour faire engloutir des tranches de fromage Kraft.
Après vingt ans de ce travail, je me suis mis à écrire, en toute liberté, des romans que personne ne me demandait. Depuis une douzaine dannées, jai complètement abandonné la publicité pour ne faire que ça: écrire à ma guise. Mieux encore: je nécris rien les jours où je nen ai pas envie, parce que jai toujours refusé quon me fixe un échéancier ou de men donner un.
Aujourdhui, il est trop tard. Jai accepté cette commande: le pourquoi et le comment de mon écriture, en cent pages ou moins. Il y a une échéance (cest moi qui lai décidée, mais ce nen est pas moins une): le premier juillet 2001.
En ce 13 février, dès les premières lignes, je sens que ma liberté est disparue. Totalement, puisque, comme dit le cliché, on nest jamais partiellement libre, de la même manière quune femme ne peut pas être à moitié enceinte.
Pis encore: si je devine que je pourrai parler abondamment du comment, le pourquoi ne minspire rien. En effet, je ne sais pas pourquoi jécris. Non seulement ce livre-ci, mais aussi tous les autres que jai écrits et que jécrirai.
Pour faire de largent? Il me semble que, si jen voulais, je ferais un autre métier ou jécrirais autre chose. Les vingt-cinq livres que jai écrits si librement ne mont pas encore rapporté, en tout et partout, cent mille dollars en vingt ans.
Je reconnais toutefois quil marrive de me laisser attirer par largent. Par exemple, si jai deux romans en voie dachèvement, je suis tenté de terminer dabord celui que je destine à la Série Noire parce quil me donnera trente mille francs en à-valoir (là-valoir est une avance que verse léditeur au moment de la signature du contrat ou de la parution du livre, et qui sera déduite des droits dauteur futurs). Même alors, si lautre livre minspire plus ce jour-là, le polar attendra son tour.
Est-ce que jécris par vanité? Sûrement. Le simple fait de voir mon nom sur la couverture dun bouquin fraîchement sorti de limprimerie me procure une joie difficile à justifier mais pas moins réelle. Et rien nest plus agréable que lire dans un journal une bonne critique dun de mes livres, surtout si je rencontre dans les jours suivants une ou deux personnes qui me disent quelles lont lue elles aussi.
Étant doté dun ego de taille plus que suffisante, japprécie la petite notoriété que me vaut mon métier décrivain, alors que lancien, la publicité, était pratiqué dans lombre la plus obscure. Pourtant, si je voulais être célèbre, il me semble que je pourrais trouver une occupation qui me permettrait de le devenir plus et plus rapidement. Tueur en série, par exemple.
Pourquoi écrire, donc?
Écrire pour changer le monde, peut-être? Allons donc! Je suis prétentieux, mais pas à ce point. En fait, je pratique une littérature de divertissement (entendez par là que jécris pour me divertir, moi, et vous aussi éventuellement si vous en avez envie mais cela ne mest pas absolument indispensable). Que cette forme de divertissement (le roman) soit une des rares à ne pas vous rendre idiot même si vous en consommez abusivement ne change rien à laffaire: si on brûlait tous mes livres présents et à venir, la seule chose qui changerait sur notre planète, cest quelques millimètres de plus ou de moins au trou de la couche dozone.
Dans un de mes romans récents, un narrateur déficient intellectuel explique quil écrit parce que cela laide à comprendre le monde et à se comprendre lui-même.
Cest une théorie intéressante, mais je ny souscris pas. À mon avis, tout roman ayant la prétention de faire comprendre le monde en entier ou en partie pourrait se résumer plus clairement et de façon plus convaincante en une demi-page. Le roman nest pas lart de rendre le monde plus compréhensible, mais de le rendre plus fascinant, en faisant ressortir sa complexité et ses incongruités.
Pourquoi alors le narrateur de Jenterre mon lapin écrit-il, sous ma dictée, exactement le contraire?
Il marrive souvent de faire dire à des personnages des choses que je ne crois pas. Je leur prête des propos racistes ou sexistes ou relevant de lune ou lautre des innombrables variantes de la stupidité humaine. Étant donné que jécris souvent à la première personne, on simagine quil sagit dopinions personnelles. On a tort. Plus je vieillis, plus je deviens non pas indifférent à la vérité et à la réalité (quoiquil y ait un peu de ça aussi), mais incapable de reconnaître le faux du vrai. Je commence à soupçonner que toute chose et son contraire sont également possibles. Et si je mets dans la tête de mes personnages des opinions qui ne sont pas les miennes, il nest pas sûr non plus que je croie le contraire.
Donc, si vous cherchez la vérité, ne lisez pas des romans. En tout cas, pas les miens.
Je ne veux avoir sur vous aucune influence.
Pourquoi écrire, alors? Surtout, pourquoi écrire des romans?
Parce que jy trouve une liberté totale dont jabuse totalement. Lauteur de romans écrit seul, sans patrons, sans comités, sans budget, sans échéancier (une fois nest pas coutume), sans clients (il y en a des centaines ou des milliers, mais quand ils lisent le livre, il est trop tard pour demander à lauteur dy changer une ligne).
Cela ne mempêche pas de me faire des recommandations et même parfois de me donner des ordres:
«Tu devrais cesser décrire à la première personne des histoires de paumés qui te forcent à écrire comme un taré.»
«Tu pourrais commencer par faire un plan. Au moins dans ta tête.»
«Et la recherche, tu timagines que cest fait pour les chiens, la recherche?»
Mais je ne mobéis pas, parce que la vraie liberté, cest celle de désobéir à tout le monde, sans exception.
En écrivant, surtout à la première personne et au présent, jai limpression, le temps décrire un livre, que je deviens quelquun dautre.
Les premières fois que je lai fait, jutilisais un narrateur qui me ressemblait beaucoup: à peu près de mon âge, à peu près écrivain, toujours un homme. Depuis, je me suis risqué à utiliser des narrateurs différents de moi: paumé ou déficient intellectuel ou très jeune, et même une jeune femme dont jai retardé le plus longtemps possible les ébats sexuels, plus difficiles à décrire quand on ne les a pas soi-même vécus par ce bout-là.
Maintenant, jose devenir quelquun de tout à fait autre. Quelquun que je définis tranquillement, à force de le faire parler de tout et de rien. Si vous aimez vous aussi changer de vie le temps de lire un livre, vous apprécierez peut-être les miens.
Mais attention: ne vous attendez pas à devenir Albert Einstein ou Marie Curie, Cléopâtre ou Napoléon Premier. Dans mes livres, vous allez plus souvent quautrement devenir un peu paumé, plutôt taré, presque débile.
Ainsi, lorsque vous tournerez la dernière page et redeviendrez vous-même, vous naurez aucune déception et serez même content dêtre lindividu que vous êtes. Cela nest pas le moindre des plaisirs que la lecture de mes livres peut offrir.
Mais jécris pour mon plaisir bien plus que pour le vôtre. Jécris comme je veux, où je veux, quand je veux, si je veux, ce que je veux et parce que je le veux.
Sauf ces jours-ci, puisque je suis pris avec ce contrat signé et ce projet de livre à lopposé du roman écrit en toute liberté.
Ce nest pas bien grave. Dans quelques jours, je vais redevenir un véritable écrivain avec de véritables personnages.
Et si, en me remettant à écrire comme ça me plaît, je continue à récolter un peu dargent et la considération de quelques-uns de mes contemporains, quest-ce que je pourrais demander de plus?