Le premier jour
Cet aprs-midi-lˆ, une vague de chaleur avait apparemment envahi toute l'AmŽrique
du Nord.
-- Los Angeles, cent douze, prŽcisait la radio, Phoenix, cent quatre...
Mme s'il s'agissait de degrŽs Fahrenheit (Žgaux, on le sait,
ˆ cinq neuvimes de
degrŽs Celsius ˆ condition qu'on n'oublie pas qu'ils doivent se mettre
ˆ trente-deux
pour faire dŽgeler l'eau), cela ressemblait ˆ une canicule de premire
force.
-- Houston, quatre-vingt-dix-huit, San Antonio, quatre-vingt-quinze, Saint Louis,
cent
deux, Chicago, quatre-vingt-onze...
Il n'y avait donc rien d'Žtonnant ˆ ce que, sur une des innombrables
autoroutes menant
ˆ Los Angeles, tous les vŽhicules circulent fentres fermŽes,
leurs conducteurs
s'abritant derrire les climatiseurs et les glaces bleutŽes.
Tous, ˆ l'exception d'un camping-car Westfalia vieux rose et poussif qui ne
parvenait
qu'ˆ grand-peine ˆ suivre la circulation. Ce vŽhicule Žtait
d'autant plus incongru
qu'il transportait deux passagers en plus de son conducteur, alors qu'il existe en
Californie une rgle non Žcrite interdisant de circuler en voiture ˆ
plus d'un le jour
et de deux le soir, ˆ moins d'tre latino-amŽricains. Et ces gens-lˆ
n'Žtaient pas
hispaniques pour deux sous: sur la banquette arrire, un solide rougeaud arborant
un chapeau de cow-boy sur
lequel Žtait peinte une bannire ŽtoilŽe maintenant dŽlavŽe
affichait la tte qu'on
imagine ˆ un shŽrif en ch™mage (ce qu'il Žtait); au volant,
le conducteur n'avait rien de remarquable, sinon que tous les automobilistes
qui le dŽpassaient et jetaient un coup d'oeil de c™tŽ pour voir
quel genre de zigoto
pouvait rouler toutes fentres ouvertes par une journŽe pareille constataient
immŽdiatement qu'il n'avait pas une tte de Californien ni mme
d'AmŽricain; ˆ c™tŽ
de lui prenait place une jeune Afro-AmŽricaine d'une beautŽ si exceptionnelle
que
bien peu des gens qui l'apercevaient se rendaient compte qu'elle Žtait exceptionnellement
belle.
Mais le comble de l'incongruitŽ de ce vŽhicule -- quoique cela ne se
vît pas --, c'Žtait
que son conducteur Žtait le seul de tout le pays ˆ prendre pour des
prŽvisions mŽtŽorologiques
la lecture des rŽsultats de l'Association nationale de basket-ball. Ce fut
tout juste si les cent huit de Boston et les quatre-vingt-dix-sept de Detroit
l'Žtonnrent quelque peu. Sžrement des records de tempŽrature
pour cette fin de mars,
songea Benjamin Tardif.
Le Westfalia, donc, roulait toutes fentres ouvertes. Mme la porte coulissante
Žtait
bŽante, Justin Case ayant insistŽ pour l'ouvrir aprs s'tre
engagŽ ˆ boucler sa
ceinture de sŽcuritŽ -- promesse qu'il n'avait tenue que cinq minutes
parce que, disait-il, il faisait trop chaud pour s'attacher et puis la Constitution
des ƒtats-Unis d'AmŽrique
ne lui garantissait-elle pas le droit de rouler librement et de se tuer comme il
en avait envie, s'il en avait envie?
Benjamin l'avait laissŽ faire ˆ sa tte. Peut-tre mme
espŽrait-il secrtement
qu'un cahot expulserait l'ex-shŽrif et qu'il poursuivrait son voyage seul avec
la
soeur de celui-ci, qu'il se ferait fort de consoler de toutes les manires.
Il n'eut pas cette chance, la chaussŽe des autoroutes de Californie Žtant
gŽnŽralement
d'une qualitŽ exemplaire. Et plus ils approchaient de Los Angeles, plus la
circulation
se faisait dense, plus ils roulaient lentement, plus l'espoir de perdre Justin s'amenuisait.
-- Si on cherchait un coin o s'installer? suggŽra vers quatre heures
de l'aprs-midi
Benjamin rŽsignŽ ˆ passer la nuit ˆ trois dans le Westfalia
maintenant que la prŽsence
de Justin au moins jusqu'au lendemain se rŽvŽlait inŽvitable.
-- Pas tant qu'on n'aura pas vu le grand Hollywood en lettres blanches dans la montagne,
exigea Soutinelle Case.
Il Žtait tout ˆ fait lŽgitime qu'une future actrice fžt
incapable de dormir tant qu'elle
n'aurait pas vu le monument le plus cŽlbre de cette ville qui n'en
avait pas d'autre
et dans laquelle elle rvait de faire carrire. Benjamin se contenta
d'espŽrer que le grand Hollywood en lettres blanches dans la montagne n'exigerait
pas de trop
longues recherches.
-- Dirige-moi vers Hollywood, ordonna-t-il.
Soutinelle s'empara de la carte. Pendant une bonne demi-heure, elle dirigea Benjamin
de faon confiante, autoritaire et experte, jusqu'au moment o celui-ci
reconnut
une sortie d'autoroute devant laquelle ils Žtaient passŽs plusieurs
minutes plus
t™t.
La navigation fut alors confiŽe ˆ Justin, tandis que Soutinelle faisait
semblant
de bouder tout en cherchant ˆ l'horizon la fameuse colline avec les fameuses
lettres.
Mais les indications du nouveau navigateur ne rŽussirent qu'ˆ lancer
le trio dans
des embouteillages monstrueux.
-- Ce serait plus facile ˆ trouver si c'Žtait pas l'heure de pointe,
s'excusa Justin
comme si les lieux changeaient de place avec les heures du jour.
Benjamin s'empara de la carte et profita d'un bouchon plus fermement bouchŽ
que les
autres pour mŽmoriser ce qui lui semblait tre un trajet susceptible
de les mener
inŽluctablement ˆ la capitale mondiale du cinŽma amŽricain.
Ce fut peine perdue. Lorsque le bouchon se dŽsagrŽgea, ils traversrent
bien un Inglewood
et deux Lakewood (ˆ moins que ce n'ežt ŽtŽ un seul et unique
Lakewood traversŽ deux
fois), mais aucun Hollywood.
Soutinelle et son frre furent ensuite conjointement chargŽs de les
sortir de ce dŽdale.
-- Prends ˆ droite ˆ la prochaine, ordonna Justin ˆ l'approche
de la sortie d'autoroute
suivante.
-- Non, ˆ gauche, protesta Soutinelle.
-- Regarde la carte, bougnoule: tu vois bien que c'est ˆ droite.
-- Mais non, connard, tu regardes la carte ˆ l'envers.
-- C'est parce qu'on va vers le sud, patate.
-- Mais Hollywood, c'est au nord, trouduc.
Elle n'avait pas utilisŽ cette dernire expression, mais une autre de
ces insultes
amŽricaines vives et colorŽes comme celles qu'on entendrait dans les
films amŽricains
si elles n'Žtaient pas remplacŽes au doublage par des insultes tout
aussi vives et
colorŽes pour quiconque possde une connaissance approfondie de l'argot
parisien.
-- Pas si on est ici, pouffiasse.
Aprs s'tre quelque peu distrait ˆ chercher des Žquivalents
franais ˆ ces insultes
fraternelles et convaincu que ni la droite ni la gauche n'Žtait la direction
ˆ suivre,
Benjamin dŽcida de continuer tout droit, ce qui ne rŽgla rien puisque
l'autoroute
se transforma abruptement en avenue ˆ six couloirs dans une des innombrables
banlieues
rŽsidentielles auxquelles on donne le nom collectif de Los Angeles, ce qui
fait
croire aux voyageurs qu'ils y sont arrivŽs mme s'ils en sont encore
sŽparŽs par
des dizaines de kilomtres.
Comme cela le changeait des bouchons de l'autoroute, il persista ˆ rouler sur
cette
avenue-lˆ, puis sur des chemins de plus en plus petits -- toujours en direction
du soleil, puisque celui-ci Žtait ˆ l'ouest et qu'il n'Žtait
pas absolument impossible
que Hollywood y fžt aussi.
Vers six heures, le soleil menaa toutefois de disparaître derrire
les collines
et fora Benjamin ˆ redemander ˆ ses passagers de le guider.
-- Je pense que la transmission va finir par nous donner des ennuis si on n'arrte
pas bient™t, fit-il remarquer dans l'espoir que la perspective d'une panne ferait
oublier ˆ Soutinelle sa poursuite des neuf lettres gŽantes et toujours
parfaitement
invisibles.
En effet, depuis un bon moment dŽjˆ, le Westfalia, qui gravissait une
colline semblant
ne mener nulle part, n'acceptait les changements de vitesse qu'avec des rŽticences
de plus en plus senties et donnait de brusques ˆ-coups chaque fois que son
conducteur embrayait. Ce phŽnomne se limita d'abord ˆ la deuxime,
puis s'Žtendit aussi ˆ la
premire, la troisime Žtant quant ˆ elle disparue comme
par enchantement. Benjamin
ne connaissait rien ˆ la mŽcanique et aurait ŽtŽ bien
en peine de dire si c'Žtait
la transmission, la boîte de vitesses, l'embrayage ou bien -- pourquoi pas,
tant qu'ˆ faire?
-- le levier de vitesses lui-mme qui posait problme.
-- Les transmissions de Wasfoolia, c'est pas tuable, objecta Justin.
Comme pour prouver ˆ l'ex-shŽrif qu'il ne s'y connaissait pas plus en
mŽcanique que
son propriŽtaire, le Westfalia s'immobilisa ˆ ce moment prŽcis,
non sans avoir prŽalablement
Žmis une sŽrie de craquements, grognements et autres Žructations
peu rassurantes. Le moteur tournait, mais le vŽhicule refusait d'avancer bien
que son conducteur
appuy‰t ˆ fond sur l'accŽlŽrateur.
-- Es-tu sžr qu'il reste de l'essence? demanda Justin sur un ton dont le sarcasme
n'Žtait pas totalement exempt.
Le conducteur jeta un coup d'oeil au rŽtroviseur pour s'assurer que son passager
ne se payait pas sa tte. Non: il Žtait tout ˆ fait sŽrieux
et semblait croire qu'un
moteur pžt tourner en dŽpit d'une panne sche.
Benjamin tourna la clŽ d'allumage, regarda devant et derrire. Au moins,
le petit
chemin o ils avaient involontairement fait halte Žtait dŽsert
et peu frŽquentŽ.
Et il Žtait assez large pour qu'une autre voiture, si jamais il s'en prŽsentait
une, pass‰t sans trop de danger.
-- ˆ l'heure qu'il est, dŽclara-t-il, je doute qu'on arrive ˆ
trouver une station-service
encore ouverte.
Cela lui Žtait d'autant plus Žvident que l'institution Žminemment
amŽricaine qu'avait
ŽtŽ jadis la station-service Žtait disparue du pays pour faire
place ˆ des libre-service
confiŽs ˆ la surveillance d'adolescents dont la science automobile se
limitait ˆ
l'identification des modles de voitures qu'ils Žtaient incapables de
se payer.
Benjamin allait proposer de s'installer lˆ pour la nuit, quitte ˆ continuer
ˆ pied
la recherche de Hollywood, lorsque Soutinelle s'Žcria:
-- On est ˆ Beverly Hills!
Benjamin regarda des deux c™tŽs du chemin.
Il Žtait vrai qu'il y avait lˆ les vieilles grandes maisons entourŽes
d'arbres, de
haies et de buissons qui rappelaient quelque peu les images qu'on se fait des luxueuses
rŽsidences d'acteurs. ˆ la rigueur et ˆ la faveur d'une nuit
noire et d'un brouillard Žpais, ces maisons avaient pu donner lors de leur
construction une illusion de
richesse ou ˆ tout le moins d'aisance. Mais plusieurs dŽcennies de nŽgligence
avaient
confŽrŽ ˆ la plupart d'entre elles l'allure de maisons hantŽes
par des fant™mes
d'assistŽs sociaux. Benjamin examina celle de gauche, particulirement
affectŽe. Une
partie du toit Žtait affaissŽe. Et les panneaux de contre-plaquŽ
qui fermaient
la porte et les fentres du rez-de-chaussŽe Žtaient en si mauvais
Žtat qu'ils paraissaient
incapables de remplir leur fonction d'Žcarter les voleurs si jamais quelqu'un
pouvait
s'imaginer trouver des objets de valeur dans ces ruines.
-- Celle-lˆ, s'exclama encore Soutinelle, je l'ai vue dans "Joies et plaisirs
des gens riches et cŽlbres."
Elle dŽsignait la maison de droite, en Žtat lŽgrement
moins mauvais que celle d'en
face. Benjamin fit une grimace exprimant un scepticisme tel que Soutinelle comprit
qu'il ne la croyait pas.
-- Je te jure, jura-t-elle. La dernire fois que je suis allŽe ˆ
Badernia, il y avait
la tŽlŽvision dans une taverne. Je la reconnais: c'est la mme
grande maison blanche
avec un toit de tuiles rouges, deux colonnes blanches, une grille de fer en avant
et un grand jardin tout autour.