Bossalo

 

 

Roman

par Franois Barcelo

 

 

 

 

PREMIéRE PARTIE

 

Le salaud

 


1

 

Je suis un personnage de roman.

Ce nĠest pas trs original, direz-vous : tous les romans sont, par dŽfinition, peuplŽs de personnages de roman. Il nĠy a mme rien dĠautre, dans les romans.

La diffŽrence entre moi et les personnages des autres romans? Je sais que jĠen suis un.

Ce ne sera pas sans consŽquence pour vous. Dans les romans ordinaires, aprs quelques pages, quelques lignes dans les meilleurs cas, vous oubliez que les personnages sont des personnages de roman.

Avec moi, il en sera tout autrement. Ë moins que vous ne soyez affligŽ dĠune dŽsolante na•vetŽ, vous vous direz, page aprs page : ÇCe nĠest pas possible quĠil existe pour vrai un type comme celui-lˆ. CĠest sžrement un personnage de roman.È

Il y a pire : je suis bien mal tombŽ, parce quĠIl a fait de moi un beau salaud.

Oui, un des pires salauds de lĠhistoire de lĠhumanitŽ. Excusez du peu, mme si la concurrence est fŽroce. Bien entendu, je nĠoserais pas me comparer aux hommes politiques. Quand on a la possibilitŽ, comme NapolŽon, Hitler, Staline ou Mao, dĠŽliminer des millions dĠindividus par une simple signature, on est dans une classe ˆ part. Je ne me compare donc quĠaux salauds de la catŽgorie Çvie conjugale et familialeÈ. Mais ce nĠest pas rien. CĠest mme pire encore : agir en salaud avec des gens quĠon c™toie tous les jours plut™t quĠavec de parfaits inconnus demande beaucoup plus de dŽtermination.

Je nĠy peux rien : cĠest Lui qui mĠa voulu ainsi.

Il a mme dŽcidŽ de mĠappeler Boss‡lo. Un nom que personne ne porte nulle part dans le monde.

Si vous Lui faites remarquer que cĠest un patronyme qui nĠexiste pas, vous ne LĠembterez pas du tout. Il vous parlera de mon grand-pre, qui fut le premier du nom ˆ venir sĠŽtablir dans cette ville et ne se doutait aucunement du double sens de son nom de famille avant lĠentrŽe de son fils ˆ lĠŽcole.

CĠest lui (son fils, mon pre) qui sĠest battu comme un enragŽ chaque fois quĠun de ses camarades de classe lĠappelait Boss‡lo en faisant comme sĠil y avait un accent circonflexe sur le premier o et en Žvitant dĠaccentuer la deuxime syllabe. Pourtant, il prenait bien soin dĠŽpeler son nom de famille avec un accent aigu sur le a. CĠest comme a, para”t-il, que a sĠŽpelait lˆ-bas — si ce lˆ-bas a vraiment existŽ, car il sĠagit peut-tre dĠune autre de Ses inventions.

Quand Il mĠa envoyŽ ˆ lĠŽcole ˆ mon tour, je me suis contentŽ de hausser les Žpaules quand on prononait mon nom sans respecter la prononciation dĠorigine. Encore aujourdĠhui, on peut mĠappeler Beau Salaud ou Bossalo (jĠai perdu lĠaccent aigu sur le a, qui LĠavait vite exaspŽrŽ parce quĠIl oubliait chaque fois comment se fait un ‡ sur Son clavier). Prononcez mon nom comme vous voudrez, a mĠest Žgal. Je suis les deux : Bossalo et beau salaud.

 

Ce soir, Il a dŽcidŽ que je ne rentrerais pas tout de suite ˆ la maison. Je ne demande pas mieux. Et je ne peux pas mĠy opposer. CĠest Lui qui dŽcide o je vais, comme il dŽcide de la couleur de mes vtements et du nombre de mes cheveux.

Il a aussi dŽcidŽ que jĠai prŽvenu Patricia de mon retard. Patricia, cĠest ma femme, si jĠai bien compris. Elle nĠa pas protestŽ. Je travaille sans doute souvent tard le soir.

Me voilˆ dans la rue, ˆ la sortie du bureau. JĠaurais aimŽ que des collgues aient envie dĠaller prendre un verre avec moi. Mais boire en solitaire semble tre le seul programme qui sĠoffre ˆ moi.

Je ne vous raconterai pas ma soirŽe. Ou plut™t Il ne me fait pas raconter ma soirŽe. Disons seulement que je prends une bire dans une demi-douzaine de bars de tous les genres — pour Žtudiants argentŽs, pour technocrates ŽmancipŽs, pour membres de la classe ouvrire, pour ttes grises, pour gens dĠaffaires en mal de rencontres rapides.

Chaque fois, je prends une seule bire avant de repartir, parce que je ne trouve pas ce que je cherche : une personne ˆ qui parler. De prŽfŽrence une jeune et jolie femme.

Je ne veux pas tromper la mienne. Je ne me souviens pas de lui avoir dŽjˆ ŽtŽ infidle, bien que jĠaie pu lĠtre sans mĠen souvenir ou, plus prŽcisŽment, bien quĠIl ait toujours le droit, demain ou dans six mois, de dŽcider que je lĠai trompŽe rŽtroactivement. JĠaime seulement me donner lĠillusion dĠtre capable de sŽduire une femme jeune et jolie, sans nŽcessairement coucher avec elle.

Tiens, je crois avoir trouvŽ ce que je cherche, dans un bar o je nĠŽtais jamais entrŽ. Il est presque dŽsert. Ce bar est en train de passer de mode et cela explique que jĠy vienne aprs en avoir visitŽ cinq autres qui nĠen sont pas encore rendus lˆ. Je prends place sur un des tabourets, ˆ c™tŽ de celui occupŽ par une femme qui me tourne le dos aux trois quarts.

Je commande une bire. La serveuse, quarante ans mais pas mal, me la verse sans faire de faux col et en demandant :

— Est-ce quĠil y avait du hockey, ce soir?

Elle se fiche du hockey sur glace autant que moi (et Lui), je suppose. Elle veut seulement faire la conversation dans lĠespoir de sĠattirer un plus gros pourboire. Mais rien nĠinterdit de penser quĠelle sĠennuie sincrement ou quĠelle aime le hockey tout aussi sincrement.

— Je ne sais pas, dit la femme assise ˆ c™tŽ de moi comme si la question sĠŽtait adressŽe ˆ elle.

Elle sĠest tournŽe vers la barmaid. Je la vois de profil, maintenant, du coin de mon Ïil droit. Elle est plut™t bien, mme sĠIl aurait pu me trouver mieux en se forant un peu; a ne Lui cožte rien de plus dĠenvoyer dans mes bras la plus belle femme du monde plut™t que la plus moche. Celle-lˆ nĠest ni lĠune ni lĠautre. Brune avec des mches blondes. Un beau nez, je trouve, bien droit et trs fin, pas du tout vulgaire comme le sont tant de nez tellement retroussŽs quĠon voit lĠintŽrieur des narines mme lorsque leur propriŽtaire ne lve pas la tte. Je ne distingue pas ses yeux tournŽs vers la barmaid. Je les parierais noirs ou noisette foncŽ.

— De toute faon, ils perdent tout le temps, dit la barmaid.

Il y a un long silence. Il me semble que cĠest ˆ moi, maintenant, de poursuivre la conversation. Il sĠagit de hockey sur glace, sujet masculin par excellence.

— Ils nĠauraient pas dž Žchanger Dupoing, je dis parce quĠIl vient de me rappeler un article du journal de ce matin dont le titre laissait entendre le contraire.

Ma remarque tombe ˆ plat. Le silence se prolonge. Le hockey nĠintŽresse pas ces femmes. Ou mon intervention leur a dŽmontrŽ que je suis nul dans ce sujet de conversation et probablement dans la plupart des autres.

La femme a un livre posŽ devant elle. Elle tend la main vers lui. Elle va lĠouvrir. Il ne faut pas. JĠai vingt-neuf ans (cĠest mon ‰ge, vient-Il de dŽcider). Si, ˆ cet ‰ge, je suis incapable de trouver quelque chose ˆ dire ˆ une femme plut™t jolie qui va tre forcŽe de se remettre ˆ lire plut™t que de me faire la conversation dans un bar de rencontres, je suis fini ds les premires pages du premier chapitre. Et Il mĠenverra au purgatoire des personnages de roman. Je parie quĠil y a sur le disque dur de Son ordinateur un dossier intitulŽ ÇInachevŽsÈ, sinon ÇInachevablesÈ.

— Avez-vous dŽjˆ songŽ ˆ tre mannequin? je demande.

CĠest la question quĠIl a dŽcidŽ de me faire poser systŽmatiquement ˆ toutes les femmes au moins moyennement jolies. Cela laisse entendre que je suis agent dĠartiste ou photographe ou directeur artistique dĠun magazine ou encore cadre dans une bo”te de publicitŽ. DĠailleurs, je ne sais pas encore quelle est ma profession. Il attend de voir comment Son histoire (ˆ bien y penser, cĠest plus la Sienne que la mienne) va Žvoluer. Il sera toujours temps de me choisir le mŽtier qui Lui conviendra au moment o il mĠen faudra un.

La femme, ŽtonnŽe, se tourne vers moi. Je comprends tout de suite pourquoi je nĠaurais pas dž poser cette question. Pour commencer, je vois, par son manteau entrouvert, sa taille, pas du tout genre mannequin. Elle nĠest pas grosse, mais pas mince non plus. CĠest surtout le visage qui est inutilisable pour cette carrire. Il nĠest pas laid. Un peu large, plus carrŽ quĠovale, nez plut™t mignon, je lĠai dit, bouche gourmande comme dans le clichŽ. Par contre, les yeux sont bizarres. Il y en a un qui cligne aprs quelques secondes ˆ mĠobserver. LĠautre reste ouvert et me fixe. Sans quĠil me voie, a se voit : cĠest un Ïil de verre. Et quand on a un Ïil de verre sans avoir une taille de gupe, le dernier mŽtier quĠon peut espŽrer exercer, cĠest celui de mannequin.

— Je connais des gens, je dis encore.

Ce nĠest pas tout ˆ fait vrai. Il est possible que je connaisse des gens, mais je nĠai aucune idŽe de quelles gens je pourrais conna”tre.

Elle Žclate de rire. La barmaid aussi, mais moins fort. Elle rit sans savoir pourquoi, juste pour mettre un peu de bonne humeur dans ce bar sinistre o il ne reste plus que nous trois ˆ part un couple dont la femme a lĠair de sĠemmerder, comme si elle avait h‰te de partir dĠici sans le type assis avec elle ˆ une table prs de lĠentrŽe. Je force un sourire.

La femme ˆ lĠÏil de verre se lve, se dirige vers la sortie. Je lĠai vexŽe. Ou jĠai eu lĠair dĠun con, ce qui nĠest pas mieux. JĠai honte. Lui aussi, je parie, a honte de moi, mme si cĠest Sa faute ˆ Lui. Son roman commence mal. Il ne se passe rien. CĠest catastrophique.

JĠentends la porte qui sĠouvre, se referme. Je vide mon verre de bire.

— Tiens, elle a oubliŽ son livre.

La barmaid dit vrai : le bouquin est toujours lˆ. Et moi, jĠai fini ma bire. Je mĠempare du livre, je cours ˆ la porte. Je suppose que jĠai dŽjˆ payŽ, sinon la barmaid me rappellerait ˆ lĠordre.

La femme marche sur le trottoir. Je la rattrape en quelques enjambŽes.

— Vous avez oubliŽ a.

Elle prend le livre, le met dans la poche de son manteau, sans que jĠaie songŽ ˆ lire le titre. Cela pourrait-il tre ce livre-ci? Je mĠapprte ˆ faire demi-tour. Elle ordonne :

— Viens.

Si elle ne mĠavait pas dit a, il nĠy aurait pas eu dĠhistoire. Un homme rencontre une femme et chacun passe son chemin, cela ne fait ni un livre, ni un film, ni une histoire ˆ raconter, et encore moins une vie ˆ vivre, quoique beaucoup de gens qui ne sont pas des personnages de roman vivent comme a toute leur vie. Mais on en attend moins dĠeux que de moi.

Elle mĠa pris la main. Fermement. Comme une mre qui veut faire traverser la rue ˆ un petit garon. Je nĠai pas dĠautre solution : suivre. ‚a tombe bien, je ne demande pas mieux.

Donc, nous marchons dans la nuit, le long de petites rues, au centre de la vieille ville. CĠest une belle soirŽe fra”che, dĠautomne ou de printemps.

Nous tournons ˆ droite ˆ la premire intersection, puis ˆ gauche, puis ˆ gauche encore. Je ne sais plus o je suis, dans ce quartier que je connais mal. JĠhabite en banlieue (je dŽteste a, mais cĠest Lui qui vient de le dŽcider, sans doute pour justifier la fait que je ne connais pas le quartier). Nous voilˆ dans une rue si Žtroite que le stationnement y est autorisŽ dĠun seul c™tŽ. Il y a des maisons de ville, toutes semblables et plut™t anciennes, ˆ Žtage et ˆ entresol, avec un escalier de six ou sept marches qui mne ˆ la porte dĠentrŽe du rez-de-chaussŽe.

Elle sĠarrte. Moi aussi, forcŽment.

Elle l‰che ma main, cherche des clŽs dans la poche de son manteau. Je ne lĠavais pas remarquŽ : elle nĠa pas de sac ˆ main.

— CĠest lˆ, dit-elle comme si je nĠavais pas devinŽ.

Je la suis jusquĠˆ la porte.

— Pas de bruit, chuchote-t-elle en tournant la clŽ dans la serrure.

Je me faufile ˆ lĠintŽrieur, derrire elle. Sur la pointe des pieds, nous montons un escalier qui longe un mur de brique. Il y a un peu de lumire qui vient de notre gauche, en bas.

Sommes-nous chez les parents de la jeune femme, et elle ne veut pas les rŽveiller? Cela se pourrait. Que se passera-t-il si on les rŽveille? Son pre va-t-il me flanquer dehors ˆ coups de pied au cul? Pas ˆ coups de fusil : nous sommes au premier chapitre et il faut que je survive encore quelques centaines de pages. Ë moins dĠtre un personnage de nouvelle? Mais alors, pourquoi mĠaurait-Il fait affirmer ds la premire ligne ÇJe suis un personnage de roman È?

Ce serait peut-tre aussi bien que le pre de la femme me chasse. Je commence ˆ me demander ce que je fais lˆ. Oui, je rve souvent de tromper ma femme. Mais ds que cela devient possible, je recule le plus souvent. Pas par fidŽlitŽ. Par timiditŽ, peut-tre. Plus encore par peur des emmerdements. Que fait-on avec deux femmes dans sa vie? Oui, il y a des filles qui veulent de vous pour un soir, pas plus. Mais que faire si celle-lˆ me poursuit de ses assiduitŽs?

Je me rassure : elle ne conna”t ni mon nom, ni mon numŽro de tŽlŽphone, ni mon adresse, ni lĠendroit o je travaille. Ce nĠest pas moi qui aurais pu lui donner ces dŽtails : je ne les connais pas non plus, ˆ part mon nom de famille.

Il nĠy aura donc pas de suite ˆ cette nuit. Sauf sĠIl en dŽcide autrement, mais une histoire de mari infidle ˆ rŽpŽtition avec la mme femme, ce nĠest pas plus original ni plus intŽressant quĠune histoire de mari fidle qui rve de ne pas lĠtre.

Nous voilˆ dans une chambre.

La femme ne fait pas de lumire. Il en vient un tout petit peu — lueur p‰lotte dĠun lampadaire ou dĠun nŽon lointain — ˆ travers un rideau de voile tendu devant la fentre.

Elle ferme la porte derrire moi, entreprend de se dŽshabiller sans un mot, en laissant tomber ses vtements ˆ ses pieds, et sĠassoit sur le lit pour enlever ses bas et son slip. Elle Žcarte les couvertures et les draps, sĠŽtend sur le dos, ne se couvre pas.

Je me dŽshabille, moi aussi. JĠaurais envie de voir lĠheure. Ma montre nĠest pas lumineuse. Elle a peut-tre un bouton qui permet dĠŽclairer le cadran, mais il me faudrait utiliser ma main droite pour appuyer sur ce bouton, et la femme pourrait croire que je suis pressŽ.

CĠest un peu vrai. Il me semble quĠil serait temps que je rentre ˆ la maison. Il doit tre une ou deux heures du matin. Si je rentre maintenant, ma femme pourra croire que jĠai passŽ la soirŽe ˆ prendre un verre avec les copains. Si je tarde trop, cela Žveillera dĠautres soupons.

Il va falloir me h‰ter.

Pour cela, il faudrait que je bande. Et je ne vois quĠune masse blanch‰tre Žtendue sur le lit. Les seins, lourds, se sont affalŽs de chaque c™tŽ. Je ne distingue pas les traits du visage sur lĠoreiller et cĠest sans doute aussi bien. Je me souviens de cet Ïil noir, fixe, faux. Pourtant, elle a fermŽ les yeux. Les deux. Si je comprends bien, elle veut que je la baise. Pourquoi fermer les yeux? Pour ne pas me voir ou pour que je ne les voie pas?

Il faut que je la touche. Toucher, a stimule la bandaison.

Je mĠassois sur le lit, ˆ la hauteur de ses hanches. Je tends une main vers un sein. Je le caresse un instant. Le bout du mamelon durcit aussit™t. Le dŽsir me vient ds que je me sens dŽsirŽ. Je dois tre comme a avec ma femme.

La main de la femme stimule encore mon Žrection. Je me soulve, je mĠŽtends ˆ c™tŽ dĠelle, puis je me fais rouler sur son corps. Je veux mettre mes lvres sur les siennes, mais elle secoue la tte. ‚a tombe bien, je nĠai pas trs envie dĠembrasser, moi non plus. ‚a prend du temps et je nĠen ai pas trop. Elle Žcarte les jambes, reprend mon pŽnis dans sa main, le pousse en elle.

Elle nĠest pas trs lubrifiŽe, juste assez. Sa vulve est un peu r‰peuse, mais pas trop. ‚a me pla”t.

Je commence ˆ aller et venir en elle, sans me presser. Oui, je veux faire vite, mais pas au point de passer pour un baiseur ultrarapide ou pour un type qui a h‰te de retrouver sa femme ˆ la maison. Quelques minutes de plus ou de moins ne devraient pas faire tellement de diffŽrence.

Je nĠai entendu personne entrer. Pourtant, je sens tout ˆ coup un objet dur contre ma nuque.

— Si tu te retournes, tu es mort.

CĠest une voix dĠhomme, pas trs grave, plut™t vulgaire, je dirais, mais peut-tre sont-ce ces mots-lˆ qui manquent de classe. Et lĠobjet appuyŽ ˆ ma nuque pourrait bien tre une arme ˆ feu. Ne me demandez pas de quel genre — revolver, carabine, pistolet, fusil de chasse —, je nĠy connais rien. Mais a ressemble ˆ lĠextrŽmitŽ dĠun petit tube de mŽtal.

JĠinterromps mon mouvement. Je ne me retourne pas. JĠai beau tre un personnage de roman, je nĠai pas du tout envie de mourir. En tout cas, pas tout de suite. JĠaimerais bien vivre encore quelques chapitres, surtout si je continue de baiser ˆ toutes les vingt pages. Je regarde la femme. Elle a ouvert les yeux. De son Ïil qui voit, elle me regarde, moi, pas le type qui est derrire, comme si elle sĠintŽressait ˆ ma rŽaction, pas ˆ ce que lĠautre va faire. Qui est-ce? Sans doute son pre. Il fait peur ˆ son amoureux pour voir si a le fera dŽbander et dŽtaler. CĠest comme a quĠil choisit pour elle des types qui ont des couilles et pas seulement une verge. Ce nĠest peut-tre pas tout ˆ fait a, mais a doit y ressembler. La femme esquisse un sourire. Qui ne dure pas longtemps. Parce que son visage explose tout ˆ coup, se transforme en tache sanguinolente qui fait dispara”tre le nez, la bouche, les yeux. Il nĠy a plus quĠune grande masse sombre. Je rve, ou lĠÏil de verre vient-il de sortir de son orbite et de rouler sur les draps, avant de tomber sur le sol? En tout cas, jĠentends quelque chose qui rebondit trois ou quatre fois sur le plancher et roule sous le lit avant de sĠimmobiliser.

Il nĠy a pas eu de bruit, pourtant, ˆ part celui de cette bille. LĠarme est donc munie dĠun silencieux. Mais il nĠest pas impossible quĠil y ait eu un bang Žnorme et que je ne mĠen sois pas aperu, le sort du visage de la femme ayant monopolisŽ mon attention.

— Tu comptes jusquĠˆ cent, dit encore la voix. Aprs a, tu tĠhabilles et tu tĠen vas.

Il nĠa pas remis le canon de son arme derrire ma nuque. Est-il encore lˆ? Ou a-t-il commencŽ ˆ reculer vers la porte de la chambre? Je ne sais pas. Je nĠentends rien.

— Plus fort que a, ordonne-t-il dĠune distance qui pourrait tre celle qui me sŽpare de la porte.

Je compte ˆ voix haute. Je suppose que je comptais comme a pour jouer ˆ cache-cache quand jĠŽtais enfant, si jĠai eu une enfance.

— Un, deux, trois, quatre...

JĠai fermŽ les yeux pour ne plus voir le visage de la femme sous moi. Mais il se produit un phŽnomne inattendu : je nĠai pas dŽbandŽ.

— Quatorze, quinze, seize...

Que faire, maintenant? La femme est morte, cĠest sžr. Ou en train de mourir. Mais moi, jĠai une sacrŽe Žrection, cĠest encore plus Žvident.

— Vingt-deux, vingt-trois...

JĠai recommencŽ ˆ bouger en elle. Oui, je suis en train de baiser avec une morte. Ou avec une femme en train de mourir, ce qui nĠest pas tellement mieux.

Mais jĠai une bonne excuse. Je viens de me souvenir : ma femme a accouchŽ il y deux semaines et je ne pourrai pas lui faire lĠamour avant deux ou trois semaines encore. Alors, je continue.

Je vous avais dit que je suis un beau salaud.

 

JĠai ŽjaculŽ ˆ quatre-vingt-sept, sans cesser de compter ˆ voix haute. Ë cent trois, jĠai arrtŽ. JĠavais passŽ tout droit ˆ cent, sans mĠen apercevoir. JĠaurais aimŽ me laisser tomber sur la femme, comme je fais sans doute avec Patricia, qui doit me serrer dans ses bras, me caresser les cheveux, me dire que cĠŽtait bon, que ce soit vrai ou faux.

Je reste au-dessus de la femme, dressŽ ˆ bout de bras sur mes mains posŽes de chaque c™tŽ de ses Žpaules. Le long des doigts de ma main gauche, je sens un liquide visqueux. JĠouvre les yeux. Il y a du sang qui coule sur le drap, qui va souiller aussi mon genou si je reste lˆ.

Je me redresse, je sors du lit. Il y a un lavabo dans un coin. Je me lave les mains. Comme je nĠai pas allumŽ, je ne suis pas sžr dĠtre bien propre.

Je me rhabille. Je me dirige vers la porte de la chambre. Je lĠouvre lentement. Je ne fais pas confiance au type qui mĠa dit de compter jusquĠˆ cent. Il mĠattend peut-tre de lĠautre c™tŽ avec son pistolet, fusil ou carabine.

Il nĠy a personne. Je descends lĠescalier. Je suis bient™t dans la rue.