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La véritable petite histoire d'un livre
J'ai raconté à droite et à gauche dans quelles circonstances j'ai écrit Cadavres. Quelques journalistes ont rapporté mes propos, parfois avec quelques erreurs - soit que je me sois mal exprimé, soit parce qu'on m'a mal compris. Voici donc une fois pour toutes la véritable histoire de ce petit roman...
En 1993, j'ai écrit un livre intitulé Moi, les parapluies... Je me suit dit qu'il serait peut-être plus à sa place dans une collection comme la Série Noire. Comme je ne lisais presque jamais de romans noirs ou de polars, j'ai demandé l'avis d'un ami, grand amateur de ces genres. Sa réponse a été catégorique: mon livre n'était pas du tout un roman noir, pour des tas de raisons que j'ai oubliées. J'ai donc envoyé le manuscrit aux Éditions Libre Expression, mon éditeur habituel, qui l'a publié en 1994.
À la sortie du livre, j'ai eu l'impression qu'il aurait reçu un accueil différent s'il avait été présenté pour ce qu'il était et non comme un roman de littérature générale. Après deux ans de réflexion, j'ai songé que rien ne m'interdisait de l'envoyer, par exemple, à la Série Noire. Croyant me souvenir que les Français aiment beaucoup le roman noir américain, j'ai entrepris d'en faire une nouvelle version - en changeant les noms de lieux. Sorel est devenu Burlington et Tracy, Saint Albans. Travail facile à faire, avec la fonction recherche et remplacement du traitement de textes. Mais le résultat, à la relecture, était désastreux. Privés de leur couleur québécoise, mes personnages avaient perdu toute leur substance.
J'ai donc eu recours à un autre stratagème. J'ai sorti Moi les parapluies... à l'imprimante, sous le titre de Le coup du parapluie. Et je l'ai envoyé chez Gallimard, aux soins de la Série Noire, comme s'il n'avait jamais été publié. Je m'attendais à recevoir une lettre quelque peu paternaliste, du genre "Ça n'est pas tout à fait ça, mais si vous faites attention à tel ou tel truc, vous pourriez, cher monsieur Barcelo, espérer un jour, après de nombreuses tentatives, pénétrer dans notre auguste collection."
Six mois plus tard, alors que j'étais au Mexique sur une plage avec le téléphone le plus proche à une demi-heure de marche, ma compagne m'annonçait, justement au téléphone, que Gallimard venait de lui apprendre qu'il voulait publier le livre au plus tôt. Aïe! Surtout que je n'avais prévenu ni Francine ni l'éditeur original, Libre Expression, de ma manoeuvre. Au camping non électrifié où j'étais installé, j'ai trouvé un Américain qui avait une imprimante dans son véhicule de camping. Il a accepté de m'imprimer des lettres aux deux éditeurs pour m'excuser de ma supercherie et leur expliquer la situation. Et je suis allé au village le plus proche faxer ces lettres - à grands frais.
Je n'avais aucune idée de la réaction de mes correspondants. Pour calmer mes appréhensions, je me suis lancé aussitôt dans la rédaction d'un roman noir, original celui-là, à envoyer à la Série Noire. J'ai écrit le premier jet de Cadavres en un mois environ, puis je suis rentré au Québec où j'ai appris que Libre Expression et Gallimard s'étaient entendus sur la publication de Moi, les parapluies...
Comme rien ne pressait, j'ai pris mon temps pour peaufiner Cadavres que j'ai envoyé à Patrick Raynal (directeur de la Série Noire) à la fin août. Trois semaines plus tard, il me manifestait son intention de publier Cadavres - avant Moi les parapluies...
François Barcelo