
Droits Réservés 1958 (Charlemagne Bouchard)
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A la noirceur du petit matin, entre chien et loup, l'auto au roulement feutré prit à gauche, longea la maisonnette du guide et s'arrêta devant l'étable crépie, que la lumière vive des phares frappait au solage. Les phares s'éteignirent. Nous descendîmes de la voiture froide et mate de cette rosée gelante de la nuit d'un octobre avancé. Nous détendîmes nos muscles qu'avait raidis une course nocturne de plus de vingt lieues. La lueur jaune-fade d'un fanal, entrevue au carreau et par les interstices du bâtiment, révélait la présence du jeune maître de la ferme, qui allait nous louer pour tout un long jour ses bras solides et son expérience de guide émérite. On entendait dans les ténèbres le murmure confus des animaux impatientés, renâclant, piaffant, sonnant les chaînes à leur cou, tandis que passait et repassait sur la muraille l'ombre agrandie d'une fourche chargée de foin. Une voix agacée cria, sans doute à une laitière trop vorace : — «Yaa ! la Pansue ! — «Tiens, me confia mon compagnon le Doc, Lucien n'est pas de bonne humeur. II doit encore avoir été toute la nuit aux outardes.» La porte s'ouvrit, torturant ses gonds façonnés au marteau de forge. La silhouette de notre grand garçon parut, un seau à la main. Le haut jeune homme s'approcha. Les présentations se firent comme à travers un voile, à cause de l'obscurité. Une fanfare d'innombrables voix nazillardes éclata. Lucien entretenait une volière de canards domestiques: quelque deux cents palmipèdes venaient joindre leurs salutations à celles du maître. Lucien n'avait pas déjeûné. Il nous invita à table. Refus impossible: notre hôte était un homme charmant et les fèves au lard de sa vieille mère sentaient bon jusque dans la cour. Rien qu'à percevoir leur arôme on les devinait toutes blondes se roulant comme des folles dans une sauce dorée. Ajoutez le café d'orge, le beurre frais, les grandes tranches de pain immaculé ! Le retard valait certes du gibier de moIns. Naturellement, durant le repas sous la lampe, la conversation roula sur le sujet du jour. — «Si le vent était plus fort, disait Lucien, ce serait idéal. Il souffle du large. Il pourrait coller le «noir» aux joncs; mais il n'est pas assez fort. Au premier coup de fusil ça lève et au revoir sur le beau milieu du lac ! …» Notre guide avait pourtant confiance au «caille». On se vengerait sur celui-ci puisque l'autre s'annonçait dur. Lucien, jusque là incliné sur son assiette, se redressa, regarda par la fenêtre. L'aube diluait dans les noirceurs de l'est une première clarté, traversée, dans le bas, de grosses barres sombres, comme si elle fût venue par le soupirail d'une prison. C'était l'heure du départ. En montant dans l'auto Lucien me demanda: — «Monsieur n'a jamais chassé dans nos parages ? » Je dus répondre dans la négative. Son sourire de satisfaction me laissa croire qu'il pensait : «Alors vous aurez une surprise agréable; par ici on en descend, du canard.» J'avais hâte de voir, pour savoir. La Baie surtout, je voulais la connaître. J'avais imaginé à proximité le lieu de la chasse. Je me trompais. Il fallait couvrir une distance de trois milles à travers les communes avant d'atteindre le bord du lac. Nous passons une barrière au fond de la cour et suivons un chemin déterminé pour un bout par des clôtures de perches. Après quelques arpents nous voilà au bas d'une rampe légère et dans la Baie proprement dite. Le chemin continuait à peine marqué ; mais le Doc paraissait familier avec ce dédale coulant parmi les sables, les ajoncs, les herbes couchées, les mousses, les marais. La Baie fut une révélation. Sur une étendue de sept ou huit milles, large de trois à quatre, on aperçoit de tous côtés des touffes d'ajoncs jaunes presque aussi grands qu'un homme ; des mares limpides à l'abri des vents ; des plateaux épars, tapissés de limons séchés. On a beau scruter les parages, partout la même nature : des ajoncs, des étangs. Quelque chose à l'imitation d'une immense peau de léopard, avec ses taches sombres et ses clartés mouvantes. Autant d'îlots, autant de nappes d'eau mystérieuse où nagent, plongent, s'ébrouent dans le secret des centaines, des milliers de canards. A mesure que nous avançons, des bandes de pluviers dorés partent en poussant des cris de plainte et vont choir un peu plus loin, abruptement tels les plombs d'une cartouche. Parfois au lieu de pluviers, d'élégantes bécassines laissent tomber au-dessus de nous leurs notes aiguës, en tournoyant comme des boomerangs. On remarque aussi de drôles d'oiseaux, presque de neige, voletant par grappes serrées ainsi que de légers papillons blancs. Et souvent, lorsque traversant les vapeurs matinales le regard se porte au lointain, il arrive de voir surgir des vagues et se déplacer, à ras du lac, de grands nuages rapides. Ce ne sont que des peuplades de canards, attroupés par milliers, qui viennent d'élire un chef pour leur migration. Le battement des ailes sur les flots, quand ces voyageurs criards s'enlèvent, engendre un bruit formidable comme si le vent soulevait et roulait une unique houle, haute de dix pieds, d'une extrémité du lac à l'autre extrémité. Le jour, cependant, s'était montré dans un ciel plaqué d'argent terni. Nous venions d'arriver au lac, là où l'eau trop profonde nous interdisait d'aller outre. Les barques des chasseurs et des pêcheurs pointaient leur proue à travers les ajoncs tremblants. Des perches hautes, plantées par groupes similaires, ça et là, dans des endroits avancés du lac, retenaient sous l'eau de traîtres verveux, que les bateleurs s'apprêtaient à retirer. Nous mettons pied sur une plate-bande de sable, porée d'alvéoles grosses comme des noix de coco et creusées, ai-je appris, par les oies sauvages en leurs amoureux séjours. Nous tirons jusqu'aux aines nos grandes bottes, revêtons nos imperméables, capotes à l'épreuve du vent qui soufflera sur nous de l'aube au crépuscule. Les fusils, les munitions nombreuses, les paniers au lunch, de gros chandails sont déposés au fond d'une première chaloupe. Le guide a déjà rangé dans une seconde embarcation son peloton de canards et les matériaux dont il construira la cache. Le Doc et moi prenons place dans notre esquif. Lucien a relié par une corde les deux barques. Debout dans la sienne, les pieds comme boulonnés, les jarrets sûrs, à grandes poussées de pagaie il mène le convoi vers un site qu'il appelle la «Pointe». Une langue de terre, parfois au niveau des vagues, parfois au-dessous, se prolonge, en angle aigu de plusieurs arpents, dans le rebord du lac. Endroit stratégique pour la chasse au canard caille. Lorsque celui-ci entreprend quelque voyage d'affaires sur le lac, selon la loi du moindre effort, en pratique autant chez les oiseaux que chez les hommes, il ne s'attarde pas à contourner la batture : il la survole dans la trajectoire qui doit le porter au point fixé. Hélas ! amolli par cette norme du moindre effort, il est sujet aussi, comme les humains, à en récolter les conséquences funestes. Des régions aériennes il a aperçu le «plan» au moment de dépasser la Pointe. Parmi les canes peinturées, affriolantes, le vert-galant, oublieux de ses affaires d'Etat, procède à un choix précipité. Il brise son vol, biaise, glisse sur un rais du soleil jusqu'à sa dulcinée qui n'est qu'un morceau de bois mortellement trompeur. . . Nous voici au bout du delta, exposés aux brises aiguisées, dans l'eau toujours remuante et verdie par les trop longues herbes marines, qui flottent à la surface. Mes compagnons descendent dans l'eau. Quatre perches sont enfoncées solidement aux coins d'un rectangle imaginaire. Les charpentiers dévident un rouleau de treillis à poulailler, aux mailles duquel Lucien a laborieusement entrelacé force rameaux de cèdre ombreux. On fixe, avec des ficelles, cet écran rustique aux quatre gaules pour dresser les pans de la cache, sans toit, ouverte par un bout. Mes copains tirent à l'intérieur la barque que j'occuperai et qui s'ajuste aux dimensions de cette forme de boîte. Je m'y installe. Le bord supérieur de l'abri dépasse à peine ma tête mais les deux murs, inclinés l'un vers l'autre, permettent un camouflage efficace. Lucien, aidé du Doc, dispose son jeu de canards sur trois rangs parallèles. Les oiseaux de pin, retenus à intervalles réguliers par une ligne de fond, se dandinent, saluent, virent de côté et d'autre, dociles aux impulsions renouvelées des vagues que le vent pousse. Mais bientôt le Doc et son guide m'abandonnent pour entreprendre une rude tournée dans la Baie. Je ne vois déjà plus qu'une casquette : Lucien pagaye debout dans sa chaloupe, derrière un gâteau de grêles ajoncs. Tout s'efface. . . Me voilà seul. J'ai mis ordre à mon bagage. Tout près attendent mes cartouches. J'ai ouvert une brèche dans la redoute pour y introduire à l'occasion le double canon de mon fusil chargé. Je suis seul. Le vent bruit à travers le treillis obscur, qui m'en garantit pourtant bien. Le vent n'est pas fort, mais à la longue il brûlerait la peau autant qu'un soleil de juillet. Je suis seul. Les vagues clapotent sous ma chaloupe. Au loin un troupeau d'outardes, en assemblée sur le lac, fait entendre des cris sauvages et ahurissants. J'écoute ; je surveille, ou le ciel du fond de ma retraite, ou les alentours par les quelques espaces entre les branches de cèdre. C'est l'affût. Heure incomparable où l'homme pour une fois ne se rappelant point ses travaux et inquiétudes, est forcé de tendre tout son être vers un but unique, dans une concentration qui ne le fatiguera pas, parce que le coeur, délesté des préoccupations accoutumées, bat en paix. Elle est bien douce, cette attente mystérieuse d'un évépement qui, s'il arrive réjouira un instant votre vie, ou qui, s'il ne se produit pas, la laissera pourtant tranquille ! Tout à coup mes yeux fixent un point d'ombre grisâtre qui bouge dans l'eau non loin de ma cache… C'est un de mes canards de bois qui, ayant brisé son lien, s'éloigne… Pourtant… Je compte. J'en ai bien six dans cette rangée. Les autres files sont intactes. Mais alors ? De la visite ? Une vague déferle ; la petite tête fine a disparu. Vingt pas à droite, elle sourd. Cette fois, à ma portée. Quel diable de canard ! Je n'ai pas eu le temps de presser la détente. Évanouissement nouveau. Nom de nom ! Ô merveille ! j'ai vu à gauche. Je me dresse hors de la cabane. J'épaule. Boum ! le plomb crible un tas de têtes venues je ne sais d'où. Le volier s'enfuit; deux cailles restent, frémissent quelques secondes, se calment, tandis que leur bec ouvert saigne et rougit un peu l'eau. Mais je me baisse vitement : le volier, après avoir pris le vent, tourne et revient dans ma direction. Je me relève, tire trop tôt. Les chevotines glissent sur un jabot lustré. Mon fusil est vidé, vous pouvez rire maintenant, canards … Ils passent au-dessus de moi, si bas que j'entends leurs ailes faire un petit grincement doux, comme si elles manquaient d'huile aux jointures. Mais je n'ai pas de chien, il me faut utiliser la chaloupe et la sortir de la cache pour aller cueillir mes deux victimes. ![]()
A peu près vers ce temps, trois déflagrations éclatent coup sur coup dans la Baie. C'est le Doc qui mitraille avec son fameux «12» à répétition. Quatre ou cinq gros «noirs» déguerpiront vers le large. Bon signe. Rentré à l'abri, je reprends ma posture impavide de sentinelle. Mais, ce dit-on, pas à tous les jours fête. A toutes les heures encore moins. La grande aiguille de ma montre a fait presque deux fois le tour du cadran. Un couple de cailles égaré passe au-dessus de la cabane. La masse de cèdre ne doit rien dire qui vaille ; ou n'est-ce qu'un vol de reconnaissance ? En tous cas, les deux oiseaux sont à une telle hauteur que mon système de D.C.A. ne peut guère les incommoder. Je n'ai donc qu'à laisser faire. J'attends encore ; puis je perds je ne sais plus combien de temps à surveiller un grand volier de «noirs» qui s'est abattu à quelques centaines de brasses. Cela forme comme une haie sombre sur le lac, tellement il y en a. Les canards sont hors de mes coups, mais le vent les déplace insensiblement dans ma direction. Ils approchent. A un moment donné je pense tirer, mais la lisière noire paraît plier par le milieu, comme une penture. La section pivotant sur la gauche s'en vient à moi dans un vaste mouvement d'éventail. Je décide de laisser cette gauche des «noirs» m'envelopper, pour la prendre par l'intérieur. Malédiction ! Un paquebot, du bout du lac, envoie une bordée de houles. Peut-être mille paires d'ailes nerveuses tapent dans l'eau. Le frémissement sonore et prolongé, dont j'ai parlé tout à l'heure, monte, s'amplifie, se répercute sur toute l'étendue des flots. Voilà les cieux désertés et dépeuplé le lac. Un seul canard, un plongeur, qui devait être sous l'onde au moment de la frousse générale, se montre la tête. Son sort est réglé. Mais la faim commence de me gratter l'estomac. Je trouve le temps long. Je consulte ma montre. Une heure. Tiens, le Doc qui survient justement par l'autre bord de la pointe ! Quel détour il a dû faire en son avant-midi ! Il arrive, exhibe son butin: quatre gros «noirs», encore chauds. Le dîner se prend en plein air; le vent effiloche le café au rebord des gobelets d'aluminium qui vacillent quand balance la barque ; les sandwiches disparaissent sous les mâchoires, comme des morceaux de boeuf dans le hache-viande mécanique. Puis une demi-heure de sieste et de conversation tranquille, pendant que les yeux voient, sans les regarder, des milliers de lutins en dentelle formés de mousse ténue, qui dansent sur la pointe des vagues voyageuses. . . Pour l'après-midi on renversa les rôles. Le Doc resta à la cache, je m'en fus avec le guide. Il est deux heures sonnées. Nous nous dirigeons vers un point éloigné d'une dizaine d'arpents et qui semble animé de nombreux vols de canards. Il faut piquer à travers le lac. Le vent, en grossissant tout à coup, a haussé les vagues. J'admire l'habileté de Lucien, guide sans pareil. Arc-bouté, il enfonce la longue perche et, à chaque fois, nous bondissons de plusieurs verges. Les houles plus élevées que l'embarcation ont beau la battre avec fureur. Lucien rétablit l'équilibre, grâce à un mouvement de genoux calculé avec une précision extraordinaire, ou en inclinant le torse, pour faire contre-poids. Bientôt nous entrons dans le labyrinthe de canaux, mouillant cette brousse marécageuse. Je me suis agenouillé, de long, dans la chaloupe, le ventre appuyé contre la planche en V qui ferme le haut de l'esquif. Je tiens mon arme presque épaulée, prêt à poivrer tout ce qui aura des ailes de canard. Nous glissons en silence. . . silence qui écoute le vent courir au-dessus de nos têtes et crisser les ajoncs courbés par notre barque. Nous accomplissons ainsi un long trajet, avec cette pensée constante qui si nous étions à tel ou tel endroit, la chance serait meilleure. D'autres chasseurs éloignés de nous entretiennent probablement la même idée sur le secteur que nous explorons. Tout à coup barbottement dans l'eau, froissement d'ajoncs, un canard noir prend la poudre d'escampette. Je tire… . Manqué. — «Ce sera pour une autre fois, me dit le guide encourageant, vous tirez en dessous.» Il a l'oeil sûr, le guide. Peu s'en faut et il verrait mon plomb passer… Nous avançons sournoisement sur les vasques multiformes où se dressent les beaux ajoncs triangulaires comme des fleurets, verts à leur base et jaunes à leur pointe oscillante. Parfois une mauve immaculée nous agace de son cri d'enfant éploré. Mais les mauves sont les anges du lac, on ne les tue pas. Lucien a vu quelques canards amerrir derrière une gerbe de hautes plantes. Virons vite. Par là. Bon. Devant. Il n'y a pas profond d'eau : à deux reprises des cailloux râpent le dessous de la chaloupe. Lucien débarque et marche à pied, touant l'esquif. Si l'eau est plus haute, hop ! il remonte dans le bateau et pousse, pousse vigoureusement de sa pagaie ruisselante. Nous approchons… C'est là … Attention … Lucien se penche en avant, bien bas, presque à plat; son bras habile manoeuvre la pagaie couchée à fleur d'eau sur le côté extérieur de la chaloupe. . . Coin… Attention… Ah ! pouvoir arriver jusque-là… Encore un coup de perche… L'émotion est au comble… Voici la clairière … Trois … quatre … ils sont six ! Les têtes, belles comme des poignées de parapluie en ambre, s'alignent, se rapprochent, forment un peloton serré. . . C'est le temps. . . FEU !… Malédiction ! Désespoir de désespoir ! J'ai envie de lancer mon fusil à l'eau. C'est une arme neuve; je ne suis pas habitué à son mécanisme et j'ai omis de reculer le cran de sûreté. Le chef des canards a levé la tête. Signal rapide. Adieu ! Mais je me reprends … Boum. !… Tic … J'entends les plombs percer des plumes. Un cendré à tête verte plonge et meurt, les ailes prises parmi les ajoncs. Nous poursuivons notre chasse. Le coup de feu que je viens de tirer et l'émotion qui l'a accompagné m'ont échauffé les sangs. Je commençais d'être engourdi, transi. Le vent, le vent têtu venu du Diable Vauvert ne cesse de souffler. Il roidit, glace et brûle tout ensemble. C'est en vain que les faisceaux d'ajoncs nous servent d'abri ; on dirait qu'il connaît les êtres, qu'il sait par où passer. Une chance, nous nous enfonçons dans la baie : au bord du lac, ce doit être intenable. J'observe le soleil : il est terne, fatigué, comme si le vent l'ennuyait lui aussi. Oeil de bouc. Des dizaines de canards volettent au loin, on sent qu'ils cherchent le calme de la baie. Il en vient près de nous. Je vide mon fusil par deux fois. Pas de succès. Au guide décontenancé de ma maladresse, je prête mon arme. Il va me montrer comme on tire … Un noir s'amène … Ah ! ah ! Lucien peut donc, comme moi, ne pas toujours tirer juste puisque le noir a continué sans broncher d'une aile. Lucien est obligé de s'expliquer : «mon fusil a la crosse trop légère. Il n'est pas balancé comme le sien». Tant et tant de raisons. De touffe en touffe, de mare en mare, la perquisition se poursuit. Nous travaillons ainsi jusqu'au soir. Mon guide est inlassable. Nous pourchassons une pauvre sarcelle qui me coûte trois cartouches. Encore l'ai-je descendue à l'extrême limite d'une portée de fusil. Il fait brun. L'après-midi est à son terme. ![]()
Le guide veut aller de l'avant, mais pour moi cela suffit. Le retour s'effectue sans anicroche, hormis que je tremble de froid. Harassé, exténué, rendu, à demi-étouffé par le vent, je me sens tout heureux d'aborder la cache, où le Doc est déjà en train de lever les canards de bois. Emportant nos agrès, nous regagnons dans les deux chaloupes l'endroit de la rive que nous avons quitté ce matin. Nous remontons dans l'automobile du Doc. Celui-ci tourne le bouton de la chaufferette, dont l'utilité n'a certes jamais été aussi appréciable qu'en ce moment. Nous soupons en paix. Durant quoi mes compagnons discutent des chances probables de la passée. * * * Plusieurs fois, pendant la journée, j'avais entendu de mystérieux mots proférés par mes copains. — «La passée sera excellente. — «J'ai hâte à la passée. — «Te souviens-tu de la fameuse passée de l'année dernière ? ». Le Doc m'avait même montré le dedans de son imperméable, qui présenta alors une couleur jaune-doré, pareille à celle des ajoncs. — «Pour la passée, avait-il dit, je mets mon capot à l'envers». La passée arrivait donc. Le soleil était couché ou presque. Comme il advient généralement à cette heure, le vent tomba. — «Allons, fit le guide». Sur sa recommandation je pris avec moi tout ce que ma ceinture pouvait contenir de cartouches. Je suspendis encore à mon côté une forte lampe de poche. Nous remontons de quelques arpents vers les terres. A partir de là, les nappes d'eau sont plus dispersées; on rencontre des étendues marécageuses, couvertes d'herbes gluantes ou d'ajoncs moins hauts qu'ailleurs. C'est le royaume des bécasses et des pluviers. Nous descendons de l'automobile. Chacun diverge dans le sens qu'il lui plaît. La botte s'embourbe dans la vase qui s'y colle comme une ventouse. Il faut repérer des fonds consistants, sans quoi on s'aperçoit vite qu'on est enlisé à mi-jambe. Encore ces assises doivent-elles voisîner quelque étang, dont la fluorescence tranquille attirera de loin l'oiseau en quête du coucher. Mon point d'affût choisi, je fais halte à l'exemple de mes associés et me tourne vers l'horizon. À fleur des terres lointaines, de l'autre côté du lac, une trace rouge se brouillait lentement de noirceurs, qui montaient envahir le ciel encore éclairé de lueurs tardives. Comme mes compagnons je m'accroupis, les genoux repliés jusqu'à sentir contre ma culotte le caoutchouc de mes bottes frigides. Mes yeux scrutaient la blancheur crépusculaire d'où jaillirait le canard hâtif. L'étang, tout près, l'attirerait à ma portée. Je considérais le soir. J'éprouvais une émotion inconnue, à cette chasse solitaire et poétique. Les villages derrière moi, les bois, à gauche et à droite, s'étaient fusionnés en un amphithéâtre obscur dont la scène était cette clarté diminuante du crépuscule, qui me tenait attaché à elle. Le premier canard de la fête s'annonça par une tache grossissante, surgissant de l'horizon blanchâtre. Une lancette de flamme brille sur la baie. Un échos succède. L'oiseau change brusquement de direction. Un autre coup de feu retentit, plus près de moi. Une autre flamme s'allume plus loin. Un nouveau canard apparaît comme par enchantement. Puis il en vient deux, quatre, cinq… La passée ! La passée ! Ce fut une bataille en règle. La baie s'illumina d'étoiles bruyantes et fugaces. Des ombres ailées, comme des bouquets de fleurs noires lancées par des mains mystérieuses, passaient vitement dans le ciel. Le gibier s'était mis à arriver par bandes nombreuses. Les petites flammes effilées des fusils crépitaient, sautaient comme des feux-follets excités. Sous les entrecroisements des vols affolés de ces pauvres oiseaux les charges de plombs se rencontraient, sifflaient et retombaient en crissant comme des grêlons vifs. Je serrais fort mon arme. J'attendais ma chance. Elle se présente sous la forme d'un gros «noir» esseulé, qui remontait à sa garçonnière. Il se découpe, grandit, se précipite. Le voilà sur ma tête. Je tire. . . dans les patates. Il s'est déjà posé quelque part, bien à couvert, dans l'obscurité. Ah ! qu'il en vienne donc un autre ! Le voici. Tiens, mon vieux ! Mais tirer le jour et tirer le soir ne sont pas la même affaire ; la perspective mêle calculs et visées. Manqué encore. Ne nous décourageons pas. Des cartouches, c'est ce que nous avons le plus. Faisons comme les autres : tirons. La danse va rondement. Aussi est-ce une jolie mitraillade ! Ce ne sera pas long, il faut y aller dru. C'est à qui tirerait le plus de coups dans le plus court temps. Nous devons être une quinzaine de maladroits qui tirons comme des diables. Les oiseaux sont comme fous. Ils surgissent, piquent, remontent, s'élancent, tournent. Mes canons s'échauffent, vomissent leurs bourres enflammées ; ma ceinture de cartouches se vide, j'ai à peine le temps de recharger. Qu'importe ! Je tire. Le Doc tire. Lucien tire. Les autres, là-bas, tirent… Il est vrai que le gibier tombe rarement. Qu'est-ce que cela peut bien faire ! Ce qui est intéressant au fond, n'est-ce pas justement ça, tirer… Mais comme un feu d'artifice villageois, le plaisir a la vie brève. Les fusées diminuent à vue d'oeil, se distancent, retardent et cessent. Le pâle flambeau du crépuscule s'est éteint. Silence. La nuit envahit la terre. La passée est terminée. On ne voit plus dans la baie, sciant la noirceur compacte, que le reflet conique des projecteurs de poche, qui se déplacent et convergent lentement vers un même point, l'automobile du Doc. |
Charlemagne Bouchard , l'auteur