
Droits Réservés 1958 (Charlemagne Bouchard)
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À quelques milles du village des Risque-Tout, on aperçoit sur la gauche, quand on regarde le soleil couchant, une belle et imposante montagne bleue. Du sommet on admire, dit-on, un panorama si plaisant qu'il justifie le nom de Belil donné à cette montagne par les premiers colons arrivés sur ses hauteurs. La forêt se déploie tout autour et, sur trois côtés gravissant des montées douces, elle atteint les cimes. Le versant nord est taillé à pic dans le roc; au bas, les bois s'arrêtent pour faire place à une exubérante végétation d'arbustes qui assaillent le pied du massif, agriffés aux fendillements de rochers sourcilleux. La nature a permis que ces blocs énormes fussent comme superposés de manière à former à leur point d'assises respectif tantôt une esplanade spacieuse et verdoyante de mousses; tantôt un balcon exigu, décoré d'églantiers fleuris; parfois, courant comme une moulure enguirlandée, une étroite et longue corniche où pendent des lierres. Ces ouvrages d'une architecture capricieuse sont accessibles grâce à des rampes en lacets dissimulées ça et là, et souvent très dangereuses. A mi-hauteur de la falaise, il est un lieu redoutable, connu seulement des chasseurs les plus expérimentés. Défendu par des broussailles rébarbatives, un couloir insoupçonné, pénétrant par une anfractuosité au cur de la montagne, aboutit à une grotte noire comme la nuit éternelle. De nombreux chasseurs, après avoir poursuivi maints chevreuils, les ont vu s'élancer dans l'horreur de cette caverne et disparaître pour toujours. Quoiqu'ils soient armés de carabines puissantes, de solides couteaux de chasse, ils n'osent jamais suivre le gibier dans ce trou infernal. Car, chaque fois qu'il leur échappe de cette façon, ils entendent sitôt après, répété sous les demeures sombres, le bruit d'un grand corps qui s'abat dans l'eau. Et quand les chasseurs rentrent à la maison, ils déclarent immanquablement, soit en vérité soit pour cacher la déconvenue d'une tournée infructueuse, avoir débûché une bête encore perdue dans cette satanée Grotte des Fées. C'est le nom de la caverne. Mais du temps des loups-garous, des feux-follets, des canots aériens, il se passait des choses bien pires encore. Les vieux de la vieille ont raconté un fait extraordinaire. Il paraît qu'autrefois deux chasseurs attardés dans la montagne pendant un ravissant clair de lune de septembre, virent tout à coup s'élever de la grotte une colonne de fumée blanche. Ils entendirent bientôt des plaintes humaines, profondes, continues. Elles étaient traversées de sifflements aigus et rapides, comme ceux qui sillonnent les grondements affreux des tempêtes. La fumée, travaillée par les vents de tous côtés, se transforma peu à peu en une femme très belle, vêtue d'une ample tunique à l'éclat des neiges. Elle tendait les bras en pleurant. À travers des sanglots à broyer le cur : — Pitié ! Pitié — sauvez-moi ! ... gémissait l'apparition. Un coup de tonnerre ébranla la montagne, tandis que crépitait le zigzag d'un éclair éblouissant. C'était une chose inconcevable, le tonnerre dans un ciel éclairé d'une lune si brillante. Telle un paquet de poudre qui saute subitement, la robe de la fée s'enflamma. Il en rayonna une clarté lugubre comme la lueur oscillante d'un flambeau. Puis la colonne de fumée reparut pour envelopper la scène sinistre, la dérober aux regards. Un dernier souffle du vent déchiqueta la fumée, l'emporta vers l'ouest. C'est alors que nos chasseurs, revenus de cette surprise terrifiante, prirent leurs jambes à leur cou, dévalèrent à grand train les escarpements obscurs, au risque de se tuer ; ils s'allèrent coucher, mourants d'effroi. Quelques jours après, le récit de l'aventure avait visité toutes les chaumières. Plus aucun chasseur, bien que tous eussent ri de nos deux illuminés, ne voulut désormais séjourner dans la montagne après le coucher du soleil. Cette vision fut relatée aux enfants, qui, une fois grandis, la rapportèrent à d'autres. Aujourd'hui encore la grotte existe, mais la légende a dû s'effacer ou presque devant ce qu'on appelle la civilisation. Je ne puis expliquer comment cela advint aux Risque-Tout, dont il sera parlé dorénavant ; or toujours est-il qu'ils finirent par connaître, eux aussi, la légende de la Grotte des Fées. Depuis deux ans qu'ils allaient camper, ces lurons étaient devenus plus braves, aguerris avec une imagination obsédée de projets plus audacieux bien sûr que du temps des premières équipées. L'expérience leur avait enseigné ses leçons, souvent de façon rude. Ils surent les mettre à profit.
Surpris un fois par les pluies torrentielles qui, s'introduisant de nuit pas les bas-côtés de la tente, avaient baigné matelas et bois de chauffage, il apprirent à n'élever le camp que sur des terrains légèrement convexes et protégés par des rigoles pratiquées autour de la place. Un autre jour, il leur coûta une jolie tente pour n'avoir pas su installer comme il faut la cheminée de leur nouveau poêle. Dès lors ils eurent soin de fixer un cercle de tôle à la toiture, là où sortait le tuyau de peur qu'il ne revint en contact avec le canevas. Nos lurons, c'étaient des campeurs cent pour cent, quoi ! Vieillis en âge et en connaissances. Ils se targuaient déjà d'en remontrer ! Prudent travaillait depuis quelque peu au bureau d'une usine. Fort des économies que ses gages lui permettaient, il promettait d'organiser une excursion peu banale. — La légende de la Grottes des Fées doit être éclaircie, disait-il, et les Risque-Tout se chargeront de l'affaire. Nous irons deux jours, quatre jours, s'il le faut, au pied du mont Belil. Ce fameux couloir, on le passera ! Le lecteur peut s'imaginer la hâte des Risque-Tout. Quand Mario apprit qu'on allait l'amener, lui le plus jeune, il n'en croyait pas ses oreilles. Il répétait, pesant chacun de ses mots : — La Grotte des Fées — La Grotte des Fées Je veux que le diable m'enfourche, s'il ne voyait pas déjà la fée blanche, s'il n'entendait pas les bourrasques de la montagne. Vinrent les vacances. Le départ arrêté pour le début de juillet, les préparatifs du campement durent être poussés sans relâche. Une pluie grise, pas trop fraîche pour l'époque, ne se mit-elle pas à tomber, les deux derniers jours. Il eût plu des clous que l'excursion n'en aurait pas été remise. Les Risque-Tout, à force de sacrifices pécuniaires, avaient pu se procurer un équipement modèle : il allait se fait valoir. Tout avait été prévu par le sage Prudent pour assurer bon gîte et bon souper à ses fiers compagnons. Afin de parer à la rareté du bois sec après ces jours pluvieux dans la montagne, il eut l'idée d'apporter, en plus d'une brassée de bois de cuisine, du charbon de bois aux trois quarts d'un sac. C'était un défi aux prétentions de Joël, qui depuis trop longtemps vantait la résistance de son nouveau poêle. On verrait bien Le transport de bagages requérait une organisation nouvelle. D'ordinaire les lurons établissaient leur camp sur le bord d'une rivière, toujours la même. Le trajet s'effectuait par embarcation à moteur. Pour la première fois, ils durent réquisitionner une camionnette.
On la chargea au comble. Une demi-heure de route et nous retrouvons nos amis en pleine forêt. Carl, dit le doux, dirige le petit véhicule rouge, engagé en première vitesse dans le chemin raboteux, tortueux, parsemé de mares d'eau rouilleuse, qui doit rapprocher le plus de la montagne. Régis, assis près du chauffeur, tient sur ses genoux un coffret métallique de la dimension d'une boîte à chaussures et auquel il porte une attention méticuleuse. Comme des poilus par les meurtrières d'un tank, chacun de son côté, ils scrutent le sous-bois à la recherche du site propice au campement. Enfin l'il vif de Carl découvre une clairière à quelque 30 mètres devant la camionnette, là où le chemin, devenu plus difficile, forme un gros point final. On la croirait préparée à leur intention. J'ai oublié de mentionner que la température s'était mise au beau. Les pluies avaient cessé le matin même du départ.
Le soleil troua, à midi, le plafond de nuages accrochés au faîte de la montagne. Sa chaude et éblouissante caresse fit éclater la blancheur de la tente dressée. —La nuit sera belle, dit Joël. —Mais fraîche, précisa Régis. Tout de même, continua-t-il, sur le lit que nous aurons pour dormir nous serons au chaud. C'est l'humidité qu'il faut redouter. Mais avec ça, pas de risques. Il indiqua de sa fourchette l'épaisse couche de sapinage sentant bon la résine, répandue entre le sol et la paillasse sur quoi ils étaient assis, avalant leur premier repas. Le poêle grondait comme un chien en garde. Derrière et sur les côtés, des branches mortes séchaient, disposées de façon que l'air circulât entre les fagots. On avait beau être en plein jour, Mario, qui sondait par l'ouverture de la tente les bois sauvages et la montagne rugueuse, ne pensait qu'au soir, au grand soir hanté de fantômes effrayants. L'après-dîner fut employé à donner au camp un aspect de bien-être. Sous la vaste tente, en outre de l'espace réservé au lit, il y avait place pour une table légère, des tabourets, un coffre convertible en armoires aux ustensiles, des boîtes diverses. Prudent sortit de la tente. Les deux pouces introduits dans sa ceinture de culotte et de satisfaction se tapant le ventre avec ses autres doigts, il se promenait, observait, humait l'air que la pluie avait lavé et qui donnait comme une ligne plus pure aux objets que sa vue rencontrait. Il regarda le ciel et dit : — Allons cueillir plus de bois mort. Profitons-en, la pluie pourrait bien reprendre. La battue commença. Régis qu'accompagnait Mario, après avoir fureté quelques minutes, allait exécuter un bond au-dessus d'un filet d'eau claire quand il s'arrêta visiblement intéressé, et se pencha. Tiens, fit-il, de l'eau ! Ça doit venir de la montagne. Avoir un gobelet, ce serait si bon Mario partit comme un lièvre quérir une " chaudière " à la tente. Il cria la nouvelle aux amis. Bientôt Régis localisa la source filtrant d'une rocaille vermoulue. Les cinq lurons réunis burent comme des chevaux, inclinant tout à tour le beau récipient de fer blanc.
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Carl s'était désaltéré après les autres, se plia pour remplir le vaisseau jusqu'au bord afin de remporter une provision au camp. À ce moment, un sénateur d'oiseau de proie, qui se chauffait au soleil, avait décidé de s'en-aller ailleurs. Il passa si près que les lurons eurent le temps d'apercevoir son bec crochu, ses yeux jaunes cerclés de noir, ses dangereuses serres relevées sous le ventre aux tons de rouille. Le visage aussi blanc qu'une salle d'opération, le plus jeune des campeurs avait vu avec terreur l'oiseau voler tout près de sa tête. Il balbutia : — Ça doit être mauvais, ç'est quasiment gros comme un coq. Régis s'écria : — Si notre canon était un fusil, quelle chasse on ferait par ici ! — Ça rime, reprit Joël qui, déjà enflé d'une année de collège, se croyait poète Quant au canon, ce n'est pas le fait d'un mot destiné à jeter de l'éclat, comme on se souvient que Prudent en lança un lors de l'aventure sur la ferme de M. Granges. Il s'agissait bel et bien d'un canon, d'un vrai canon, de celui-la même dont se préoccupait Régis, quant il tenait sur ses genoux, en entrant dans le bois, la boîte métallique déjà mentionnée. Cette pièce d'artillerie appartenait à Joël, patriote autant que campeur. Quelques jours auparavant, à la Saint-Jean-Baptiste, il avait eu tellement de plaisir ! L'exécrable canon, camouflé sous les rosiers d'un parterre, crachait tout à coup sa bourre de papier. Les demoiselles poussaient des cris à fendre le trottoir L'heure du souper vint. Le souper pris, chacun des Risque-Tout jeta un il de doux espoir sur le matelas. Pour un vrai campeur, il importe à l'article du coucher de penser d'abord à soi. Le frileux, proie aisée des vents coulis, voit à se réserver une place au centre de la couche. Chez nos amis, la connaissance mutuelle de caractères avait défini la question : on avait couché tant de fois ensemble que chacun, régulièrement prenait la place assignée par la force de l'habitude. L'ombre vespérale avait étendu son suaire sur la montagne. À l'encontre de leur premier pronostic, les Risque-Tout prévirent une nuit tout à fait noire. Tellement qu'on eut dit la menace des nuits d'automne. Coucher dans le bois arrivait pour la première fois à nos amis. Ils sentaient une émotion malvenue leur rappeler l'endroit du cur. Ils avaient soupé fort tard. Et à l'heure où nous sommes, le fanal à pétrole accroché au faîtage de la tente, épanche sa lueur jaunâtre et ancienne. La petite langue de feu s'étire de temps à autre en son verre pansu. Une escadrille de mouches s'est posée sur la toile chaude, autour du tuyau.
Prudent, assis sur une bûche ne cesse de regarder le poêle. Un pétillement significatif révèle que son charbon prend bien. La fatigue aura bientôt raison des campeurs. La conversation diminue Cinq pipes silencieuses fument Soudain Régis sursaute. Donne deux ou trois tapes sur le couvre-pieds. Sa pipe vient de lui tomber des dents. Les derniers grains de tabac rouge sont vite éteints. Mario demande à Carl : — Quelle heure ? L'autre tire sa grosse montre de deux dollars : — Hein ? déjà minuit ? Couchons-nous. —C'est aussi bien, approuve Joël. Quant au poêle, il m'a l'air en ordre. Le gaz est brûlé, on peut fermer la clef. Le gaz ! Ce mot remue les esprits figés, crémés de sommeil. — Sois sûr qu'il n'y a pas de danger, observe Prudent, je n'aurais pas dû te taquiner avec mon charbon Sois sûr J'ai un oncle qui a failli s'empoisonner à cause d'une " fournaise " fermée trop vite — Il paraît qu'on peut mourir à cause du gaz de " fournaise ", c'est vrai, dit Mario. — N'ayez pas peur, reprit Joël, je vous jure que je connais mon poêle. Et je n'ai pas envie de claquer sans avoir vu la fée. Il tourna la clef du tuyau pour couper la prise de vent ; attacha les cordons de la porte, souffla le fanal. À tâtons, il se coula à sa place le long de la tente. Tout le monde était couché. Chacun se tut. L'un des lurons dont les conduites nasales étaient défectueuses, ouvrit peu à peu la bouche Les sons d'orgue commencèrent de monter, descendre, remonter Bientôt cela devint comme un orchestre à cordes : chacun avait tenu à jouer sa partie dans ce concert de ronflements. Était-il une heure, deux heures, quand Régis, toujours le même, agité d'un violent cauchemar, se tourna du côté brusquement et laissa choir son coude dans l'il droit de Mario ? Mario s'éveilla. Il allait appliquer son gros orteil, raidi pour l'attaque, dans le mollet du dormeur malcommode. Une odeur lui colla à la gorge Il s'assit vivement, dérangea les couvertures : houle de grognements maussades. — Levez-vous ! — Couche-toi ! — Levez-vous, ça sent le gaz comme le diable Sans attendre la réaction, il se tire du lit, marche à quatre pattes vers le poêle. En passant ouvre toute grande la clef du tuyau, défait les liens de la porte, sort la tête pour respirer. Enfin dehors, il se lève. Un clair de lune d'une magnificence surnaturelle le jette dans le ravissement. Il aperçoit un coin de la montagne recouvert de beau velours bleu. Une brise tiède, molle, lui apporte le parfum des fleurs odorant tout près de là et qu'il n'a sans doute pas vues. Il fait un pas pour contempler mieux la cime de la montagne dont le bleu, comme dans un enchantement, vient de se changer en un éclatant vert d'émeraude. Il se prend les jambes dans un obstacle et tombe à plat ventre.
Qui est-ce qui a mis ça là ? s'écrie-t-il, coléreux. Dans son emportement, il administre un coup de pied à l'objet malencontreux qui a provoqué sa chute. Se relevant, il constate qu'il vient de frapper une brouette ... — Que t'ai-je fait ? gémit la pauvre brouette. Elle articula si nettement, avec une voix si ordinaire que Mario se crut de compte avec un vulgaire mortel. Il répondit, sans penser plus loin : — Tu étais dans mon chemin. — C'est le mien, répliqua la brouette. Mario, alors, se frotta les yeux, les écarquilla. C'était bien une brouette, il ne se trompait pas. Il la toucha d'abord avec méfiance, puis résolument. Il la prit par les mancherons, la fit aller d'avant et d'arrière... Elle n'avait rien qui ne fût de la plus commune brouette. Il se demanda s'il ne troublait pas un peu. Abasourdi, il rentra sous la tente. Saisissant le tisonnier, il se mit à en frapper à tour de bras le tuyau et le poêle. Charivari à ressusciter les morts ! Nos dormeurs bougonnants se dressent, éberlués. Effarement général. Mario vient à bout de se faire entendre : la brouette n'était pas venue toute seule... S'agit-il encore d'une de ces visites... indues ? Prudent, plus pondéré, se ravisa, fit la remarque suivante, pleine de bon sens : — Ce ne serait pas une farce, par hasard ? — Si je ne dis pas la vérité, vous n'avez qu'à regarder vous-mêmes, répondit Mario. Venez, on n'a pas besoin de fanal, il fait si clair qu'on voit la lune à travers la tente. Ce n'était pas un dérangement ordinaire que de se lever, les yeux tuméfiés, la langue épaisse, les omoplates ankylosées, les jambes roides, et risquer de grelotter le reste de la nuit pour aller constater quoi ? peut-être rien du tout. De tâtonnements en tâtonnements, nos chevaliers se trouvèrent dehors. Mario les attira à l'endroit où il avait buté contre la brouette. Ô surprise ! elle n'y était plus ... Prudent était mal en train. — Je te le dis, tes farces, tu les feras dans le jour. Pour l'odeur du gaz toxique, passe encore ; mais l'affaire de la brouette est un peu forcée. Le plus étonné des cinq, c'était Mario. Il se dit en lui-même, de plus en plus déconcerté : — Serais-je réellement fou ! Puis continua tout haut : —Je vous assure que j'ai vu une brouette, ici même. Il se mit à déclarer par toutes les démonstrations de sincérité possibles leur avoir rapporté la vérité. D'être cru menteur l'enrageait. — Je ne vous ai pas trompés pour le gaz, hein, non ? Vous aurais-je menti pour la brouette ? Mais depuis quelques secondes Joël, pétri d'intérêt, bouche bée, considérait d'un il étonné la cime de la montagne. Elle réfléchissait des couleurs tantôt vertes, tantôt bleues. Il étudia le firmament. D'étranges nuages, tour à tour indigo et verts, glissaient sur la lune, comme ces vitres coloriées qu'on pousse devant la lentille d'une lanterne, pour en teinter différemment les rayons. Pendant ce, Régis molestait Mario. Carl chargea lui aussi. Le pauvre Mario, désemparé, ne savait où donner la tête. — Que voulez-vous que je fasse ? soupira-t-il, j'ai vu une brouette, j'en suis sûr. On l'aura remportée. Un éclat de rire jaillit derrière la tente. — Ah ! ah ! Au beau milieu des campeurs électrisés d'étonnement, la brouette apparut, éblouissante, magique, toute plaquée de nacre verte et bleue aux flots les plus chatoyants. Joël, transfiguré, commença de déclamer : — Chariot des fées, n'est-ce pas toi que j'ai vu courir devant la lune ? — Je ne suis point char de feu, je suis simple brouette, reprit-elle. — La matière qui te forme, continua notre poétereau, est trop précieuse pour que tu sois un vulgaire véhicule. Comment t'appelles-tu ? Quelle est ta destinée ? — J'ai nom Brasillante. Je suis la messagère d'Aube-Rose, qui pleure ... Mais pourquoi vous dire ces choses, vous vous enfuirez, vous aussi — Parle, dit Joël, nous ne fuirons jamais. — Aube-Rose, reprit Brasillante, m'a envoyée de par le monde chercher quelqu'un qui voulût la sauver. Je ne pourrai hélas ! découvrir les curs fiers qu'il faut. II n'y a plus de braves ... Ne vaut-il pas mieux me taire ? Ce ne sera pas vous qui pourriez ... — Parle, dit Régis, tu ne connais pas mon cur ni celui des Risque-Tout, mes confrères — C'est bon, dit encore Brasillante. Et elle ajouta : — Aube-Rose est captive du dragon Grogg. Depuis cent ans, ma reine soupire après la délivrance. Cette nuit Grogg s'éveillera et voudra la dévorer, comme il a mangé, voilà un siècle, sa sur Tendre-Aurore. Celle-ci était sortie sur la montagne pour implorer le secours de chasseurs poltrons qui préférèrent déguerpir à toutes jambes. Les mauvais génies de Grogg, l'ayant informé de la fuite de Tendre-Aurore, il avait ordonné de la brûler. Après quoi il dévora les restes. Puis, avant de s'endormir pour un autre cent ans, il fit lier Aube-Rose d'une chaîne aux anneaux de diamants. Rien ne pourra briser cette attache mortelle... Hélas ! pourquoi parler ? La pauvre Brasillante commença de pleurer des larmes abondantes. Il n'en fallait pas davantage pour émouvoir le généreux Carl. Il dit plein de fierté : — Parle toujours, c'est moi qui romprai la chaîne. Ma volonté est plus tenace que le diamant. — Hélas ! hélas ! de reprendre Brasillante, cela sera impossible, j'en ai bien peur. Il est peut-être trop tard : Grogg va s'éveiller cette nuit même. II lui faudra son repas : le corps suave et parfumé d'une fée et Aube-Rose est la plus belle des fées. Ah ! reine malheureuse, personne n'accourra donc à toi ! ... Je meurs de désespoir. Tu seras vouée à l'infernal dragon ... — Elle ne le sera pas, déclara tout à coup l'admirable Mario qui, avec une résolution digne d'éloges pour un aussi jeune campeur, s'était rapproché de Brasillante. Bien plus, il étendit la main sur elle, pour jurer. — Nous la sauverons, dirent en chur les autres lurons qui s'étaient avancés près de Brasillante. Ils étendirent la main sur elle, pour jurer. Brasillante, que sa douleur n'avait pas abandonnée, se consola un peu à ce serment; encore que de gros soupirs la secouaient de temps à autres, pendant qu'elle expliquait : — C'est une dangereuse aventure. Je crois en votre courage, mais si vous ne sauvez Aube-Rose, vous périrez avec elle. Il n'y a pas d'autre issue. Consultez-vous. Je me retire de cent tours de ma roue. Je vous laisse à votre conseil qui ne doit pas durer plus de soixante secondes ... Mais j'en ai bien peur, vous n'oserez pas venir Ô ma maîtresse ! ô mon Aube-Rose ! seras-tu vouée à l'infernal Grogg ! Encore une fois Brasillante, la brouette, éclata en sanglots. Mario s'impatienta. — Cesse donc de pleurnicher ! cria-t-il. Cette apostrophe eut son effet. Brasillante s'arrêta court ... mais elle disparut aussitôt. Malgré leur belle audace, nos amis pensaient qu'une minute n'était pas un long délai pour décider d'une entreprise aussi hasardeuse. — C'est une aventure pas ordinaire, dit Régis, mais à tout peser nous pourrions peut-être nous risquer. Prudent déclara : — II est vrai que je ne sais pas qui nous indiquera le chemin mais, quand on ne prend pas de chance, on n'a rien ; je tenterais l'aventure. — Je veux aller sous la montagne, dit Mario, je veux y aller. — Je suis d'humeur à me battre, ajouta Carl, je vote pour l'expédition. Joël mit le terme au conseil en proférant : — Le sort en est jeté. En avant les gars ! La minute aussi était écoulée. Brasillante réapparut dans toute sa mystérieuse beauté, illuminée des mille éclairs rosés, bleutés, incarnats, verts, de toutes les teintes que lui prêtait à profusion sa nacre ondoyante et éblouissante. Les cinq campeurs étendirent de nouveau la main sur elle, pour jurer. — Mais comment ferons-nous pour parvenir à la grotte, se demanda Prudent, nous n'en savons pas le chemin ? — Eh ! que penses-tu de moi ! rétorqua la Brasillante, visiblement piquée au vif. Ne connais-je pas le chemin qui conduit là d'où je suis venue ? Je vous mènerai vers Aube-Rose. Ne puis-je marcher comme vous ! J'ai deux jambes, moi aussi. Partons, allons vers Aube-Rose. — Allons dirent les campeurs. Un coup de vent courut dans la forêt. Un gros nuage masqua la lune. Quand il fut dissipé, il en vint plusieurs autres plus petits, diaphanes, tour à tour verts et bleus, qui promenaient sur le sommet arrondi de la montagne des lueurs tantôt bleues tantôt vertes. Nos amis fixaient la voûte céleste, rivés d'attention au même phénomène qui les avait intrigués en sortant de la tente. Quand ils baissèrent les yeux pour revoir la brouette, elle était encore là, mais elle parut beaucoup plus grosse et plus haute qu'elle ne s'était montrée auparavant. À la faveur de l'obscurité passagère, elle s'était agrandie de par sa puissance magique. — Montez, dit-elle, je vous emporte. Chacun, dans le temps de le dire, prit sa place. Régis cria : — Attendez un peu, j'ai oublié quelque chose . . . II sauta en bas de la voiture merveilleuse, trébucha sur des branches, se ressaisit. Il entra sous la tente et en sortit vivement, tenant sous le bras la même boîte qu'il avait ce matin, quand on le vit pénétrer en forêt. Aidé de Joël, qui lui tendait la main pour le tirer dans la brouette, il y grimpa lestement comme un chat. La brouette s'ébranla. Elle leva un pied, puis l'autre, et se mit à marcher comme un être humain tandis que sa haute roue, doucement, pressait sur son passage les brindilles craquantes du sentier. Deux escarboucles fixées une chaque côté de la brouette s'allumèrent soudain. Un cône de rayons rouges s'effila sous bois, et faisait comme un corridor lumineux que la brouette suivait et qui se déplaçait à mesure qu'elle avançait. Nos voyageurs, debout dans le véhicule et se soutenant les uns les autres, ouvraient des yeux terrifiés en voyant voltiger et planer, dans le reflet des escarboucles, des chauves-souris hideuses, des hiboux chuintants, des papillons aussi grands que des corbeaux, qui tous avaient des prunelles rouges et luisantes telles des braises infernales.
La brouette avançait avec circonspection : tantôt elle tournait à gauche, tantôt à droite ; parfois elle descendait au bas d'un creux ou grimpait sur un monticule ; elle fit même un bond formidable, pour franchir une ravine au fond de quoi coulait en bouillonnant de l'eau verte. Parvenue au pied de la montagne, elle en commença l'escalade. Elle prit un chemin rocailleux. Elle contourna, tout en montant, la lourde masse d'un rocher sur le haut duquel elle arriva, comme sur un balcon. Puis elle s'éleva encore, entreprit des rampes difficiles. Les lurons effrayés, agriffés aux côtés de la brouette souvent en position verticale, n'osaient pas même regarder en bas, derrière eux, dans la noirceur où ils avaient laissé leur petite tente. La brouette atteignit le faîte d'un autre rocher en ressaut, qui semblait tendu au-dessus des précipices sombres ; puis elle marcha sur une plate-forme, à une très grande hauteur ; et enfin, dans un sentier, elle fut bloquée par une touffe d'arbrisseaux entremêlés, dardant des épines enragées. — Maintenant, courbez-vous et tenez ferme, dit-elle à ses amis, que la peur avait rendus silencieux comme des fossiles. L'ordre s'exécuta. Brasillante ne perdit pas de temps. Elle s'élança, fonça au travers du taillis. Un grincement sinistre éventra le grand silence nocturne, alors que les dards des arbres rugueux qu'elle écrasait frottaient, sans les égratigner, ses parois vernies. Elle se trouva devant une colossale roche qui bouchait l'entrée de la grotte. — Qu'est-ce encore ! gronda-t-elle, étonnée et vindicative. Les cavaliers, l'un après l'autre, se levèrent dans la brouette. Aux rayons de la lune pâle, ils aperçurent cette roche qui fermait l'antre. Ils en furent désolés, redoutant que le voyage en finisse là. — Misère ! et pauvre Aube-Rose ! gémit Brasillante. Les Griggs, ces mauvais génies au service de Grog, ont encore fait des leurs. Ils ont roulé une pierre dans l'entrée de la grotte, pour m'empêcher de retourner délivrer Aube-Rose. Alors la brouette eut un frémissement que tous les reflets si doux et caressants dont elle était chargée en furent vivement agités ; ils se mirent à bouger et à se bousculer, comme les flots d'une mer coléreuse. C'est que Brasillante subissait les affres d'une passion terrible. — Nous verrons si je ne suis pas la plus forte, dit-elle. Ce morceau de rocher, je le scierai en deux. On ne remuait pas d'un doigt, en proie à l'attente des événements qui ne manqueraient pas de se produire. Portant ses cinq copains, Brasillante avança d'un pas ; elle se raidit, planta solidement ses deux pattes dans le gravier. Alors elle attaqua. On entendit comme un grincement, puis un roulement, puis un sifflement strident : la roue, transformée en pierre d'émeri, s'était mise, appuyée contre le rocher, à tourner à une vitesse étourdissante. Des étincelles jaillirent, et coulaient sous la brouette, comme une cataracte de feu. Mario émerveillé se pencha dans l'illumination de ces éclaboussements d'étoiles, tendit le bras et, à pleines mains, il cueillait des étincelles qu'il serrait dans ses poches. En quelques secondes la roue pénétra le granit, où se marquait déjà une entaille prononcée. La scène fantastique s'enveloppait d'une demi-nuit surnaturelle, baignée de poudre fine et dorée, qui flottait une minute et descendait se poser sur les objets estompés et comme incorporés en une masse indistincte. Nos jeunes héros, sur le côté que les frappait la lueur des étincelles, luisaient comme des statues de cuivre poli. Ils contemplaient, dans l'admiration, le travail de Brasillante. Celle-ci, dont la roue disparaissait jusqu'à son axe, agrandissait l'entaille : la roche, affaiblie par le centre, se sectionna en deux. Comme les abords de la grotte dévalaient rapidement, un quartier de cet immense caillou prit de l'erre d'aller. On entendit sa chute irrégulière de pallier en pallier, puis un bruit de fracassement remonta de l'abîme, comme si ce morceau de rocher se fût brisé sur un rocher plus dur encore. Mais l'entrée de la grotte était ouverte. Une émotion ineffable oppressa les Risque-Tout à cet instant solennel. Ils ne purent que se regarder, confondus de joie et d'angoisse à la pensée des choses heureuses ou mortelles qui allaient leur advenir. La promesse de Prudent se réalisait. On connaîtrait enfin la vraie histoire de l'apparition. Prudent se rappelait avoir entendu parler du plongeon présumé des chevreuils dans l'eau, à l'intérieur de l'antre redoutable et il eut peur. — Brasillante, demanda-t-il, sais-tu nager ? — Qu'importe ! répondit-elle, le temps presse, nous verrons ... — S'il en est de même, répartit Prudent, j'entrevois un bain que je ne désire pas. Adieu ! je m'en retourne. — Oui, il y a de l'eau, s'inquiétait Régis d'un air des moins encourageants pour les campeurs. Déjà ceux-ci s'apprêtaient à sauter en bas de la brouette, devenus aussi couards qu'ils avaient été braves. Mais Brasillante ne pensait qu'à son Aube-Rose. En cette heure de tension suprême elle craignit l'abandon de ses chevaliers. Elle, qui avait bien envie de recommencer ses effusions larmoyantes, simula une crise de dureté inflexible à quoi nos timorés ne s'attendaient guère. — Vous êtes des lâches. Sa voix courroucée les arrêta, exactement comme ils s'élançaient hors de la brouette. — Allez, continua-t-elle, sauvez-vous, petites filles blêmes ... Laissez mourir Aube-Rose, afin que son esprit aille visiter le vôtre au fond du précipice où vous serez bientôt tombés. Vous voulez retourner ? Eh bien ! tentez l'aventure. Il fait noir, la nuit perfide vous trompera. Si vous pouvez redescendre la montagne, ce ne sera qu'en plongeant tête en bas, pour vous aller écraser à cinq cents pieds, au-dessous d'ici, sur les broussailles hérissées, dont les aiguilles cruelles ne pourront pourtant point recoudre vos échines rompues ... Soit que l'appréhension de descendre au camp sans guide ou l'orgueil vivement attaqué par les mots de " petites filles blêmes ", ou quelque sursaut de courage inattendu fussent les motifs de leur réaction, les Risque-Tout, se scrutant avec la perspicacité qu'ils savaient montrer en pareilles circonstances, se sentirent échauffés par la commune résolution d'aller jusqu'au bout ou de mourir. Régis pressa son canon contre son thorax haletant. Carl le doux, qui un soir de terreur avait couru lui-même, le fanal à la main, à la rencontre d'un assaillant, se remémora sa vaillance téméraire — et aussi sa gloire —. Grandi par la magnanimité autant que par le grossissement apparent que la nuit prête aux êtres, il s'écria :
— Brasillante, nous sommes tous au service d'Aube-Rose. Votre maîtresse est notre reine.
Brasillante, remplie d'un juste orgueil devant tant de fierté, allait se répandre en manifestations de la plus pure allégresse, quand ses reflets s'obscurcirent soudain. — Avez-vous entendu ? demanda-t-elle. Le son enroué d'un gong aux ondes lourdes résonnant dans les entrailles de la montagne venait de s'éteindre à la porte de l'antre sourd. Note sinistre qui fit courir un frisson glacial sur la peau de nos braves.
— Au prochain coup Grogg s'éveillera, dit Brasillante en tremblant. Encore cent minutes et, si nous ne sommes parvenus à la secourir, Aube-Rose est perdue ...
En ce moment ultime Prudent devait à son titre d'aîné de rallier les campeurs à sa flamberge — Marchons, marchons vite, commanda-t-il.
La belle Brasillante, portant les cinq Risque-Tout, pénétra dans la caverne.
Il y faisait noir comme en enfer. C'est en vain que les escarboucles de Brasillante voulaient éclairer, elles ne luisaient pas plus que de faibles lumignons au sein de l'ombre.
Nos amis, vissés debout dans la brouette magique, se savaient emportés dans l'inconnu par une force surnaturelle et fatale. Ils avaient beau ouvrir les yeux, les forcer dans leur orbite, une noirceur effrayante les pressait, leur mettait le cur dans la gorge. Et pour comble, en entrant dans ce lieu fétide, ténébreux, humide et malsain comme une cave suintant des pluies d'automne, ils entendirent un gargouillement sonore, des tumultes de flots en marche rapide, se fracassant sur des roches dérobées qui formaient le lit tourmenté d'un ravin mystérieux.
Mais devant eux, sur la droite, le reflet d'une nappe d'eau calme indiquait la présence d'une tête de chute. Ce devait être là, dans ce bassin, que les chevreuils venaient s'engloutir.
Une dizaine de tours de roue et Brasillante, ayant traversé comme une sorte de noire antichambre pavée de troncs d'arbres pourris, de champignons, de plantes enchevêtrées, de cailloux de tous les volumes, arriva au bord de cette onde peu invitante qui dégageait par surcroît force odeurs délétères. Elle s'arrêta juste à la frange de l'eau.
Les lurons encore plus curieux que médusés, ne laissèrent pas de se pencher quelque peu, pour y regarder. Au fond du trou, ils virent avec horreur grouiller des reptiles phosphorescents émettant des lueurs étranges, bouger des pieuvres lumineuses dont les tentacules, chargés de courants incandescents comme des tubes de néon, entouraient des cadavres qu'ils reconnurent pour ceux de chevreuils. Dans la profondeur verdâtre, des petits poissons chromés glissaient vitement et lançaient, de temps à autre, un vif rayonnement, comme une lame de canif. Mais le pire de tout, Brasillante, sans émotion, s'était mis à avancer ... Ô terreur ! la roue frôlait l'eau ... Nos amis allaient-ils périr ? Allaient-ils être noyés, victimes de la plus sauvage traîtrise ? Sûrs d'une mort prochaine, ils se recommandaient déjà aux Génies de la montagne. Comme si ces personnages invisibles avaient répondu à leurs supplications, les lurons entendirent des sons étranges, émis dans un langage inconnu : — Kirk-o-Kirk glask-kro ... C'étaient des mots cabalistiques prononcés par Brasillante : ils sortaient des coussins de bronze où tourne son essieu. En même temps l'abracadabrante brouette se couvrait de buées qui se condensèrent, composèrent une surface de verglas reluisant. Les Risque-Tout se mirent à grelotter, comme s'ils avaient été dehors sans gilet, en plein hiver. On eût dit que l'asile bas et noir qui les abritait laissait pendre des glaçons tout au-dessus de leurs têtes. Un froid piquant précipita l'atmosphère de la caverne à -20° C. L'eau des bassins se figea subitement. La chute cessa son grondement. Un silence morne régna. Brasillante, de frimas toute blanche et environnée d'un nuage de vapeurs immaculées, s'appuya d'un pied sur le bord du lac congelé, s'élança, glissa, avec sa charge de petits hommes transis, sur un plateau de glace uni comme un miroir et résistant comme l'acier. Elle atteignit le côté opposé, formula d'autres mots vertueux : — Kro-Kro Kirk Une explosion retentit, abasourdissante. Des morceaux de glace verte volent de toutes parts. Le lac réapparaît. La chute se met à mugir, comme une bruyante machine à laquelle on vient de donner le branle. Brasillante ne laissa pas nos amis à leur étonnement. Elle avait déjà pris un corridor à la voussure peu élevée, taillé dans le roc vif. Ils commencèrent une nouvelle série d'émerveillements. Des choses éberluantes, fantastiques allaient s'offrir à leurs regards. Si ce couloir avait d'abord paru de peu d'intérêt, il n'en fut pas de même un long temps. Les copains remarquèrent vite que la brouette ne roulait plus sur des cailloux ou des lianes visqueuses, mais sur une voie aplanie, couverte d'un matériel moelleux comme un épais tapis. En même temps se développaient des senteurs grisantes. Puis des lueurs se déclarèrent ça et là, se précisèrent. C'étaient, sur des colonnes de marbre à reflets roses, de grosses boules de verre remplies de mouches à feu. Elles répandaient une mouvante clarté qui éclairait féeriquement le passage souterrain dont on voyait reluire les parois courbes, incrustées de pierreries et d'écailles de toutes les sortes et de toutes les teintes. À intervalles irréguliers des excavations savamment sculptées creusaient le mur comme des niches, et des bouquets de fleurs, disposés en des arrangements des plus rares, laissaient échapper doucement des parfums plus rares encore. La grande roue de Brasillante enfonçait de près de trente centimètres dans la mousse bleue, molle ainsi que la guimauve la plus tendre. Et à la voûte, plus haute maintenant, des araignées colossales, dont un spécimen, un peu plus loin, était en train d'ourdir des entrelacs compliqués et ténus, avaient tissé tout un lambris de toiles d'or d'une richesse incomparable.
Les lurons auraient bien voulu s'arrêter pour contempler à loisir ces trésors extraordinaires. Mais Brasillante allait vite : il ne restait que quelques minutes pour sauver Aube-Rose. Souvent les lurons, oublieux de leur mission dangereuse, demandaient à la brouette de ralentir. Elle n'en avait soin et les encourageait, disant : — Le salon d'Aube-Rose est bien plus beau. Les globes de verre cependant éclairaient de plus en plus. Les murs brillaient davantage. Et, s'il est possible, les fleurs sentaient encore meilleur. Mario eut l'idée de descendre de la brouette et de marcher dans la mousse. Il sauta sur le tapis spongieux. Carl l'imita. Tous deux couraient devant Brasillante, fort satisfaits de pouvoir dégourdir leurs membres raidis par les trop nombreuses crispations de l'aventure. Ils folâtraient comme de jolis chevreaux. ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]() ![]()
Parfois le corridor s'élargissait pour décrire une petite chambre et, dans cette excavation, s'élevaient par centaines en pointu comme des clochers d'église, des formations minérales, transparentes ainsi que des cônes de vitre. De diminutifs génies, hauts d'un pied, à grande barbe et à cheveux blancs, le casque rouge en forme de carotte, les culottes rouges et le gilet rouge, les jambes en demi-cerceau et les souliers de fer-blanc retroussés, frappaient sur ces campaniles de verre avec des marteaux de cristal et composaient de cette musique les plus suaves harmonies qu'il est possible d'imaginer. Mario fit halte deux secondes, pour regarder au travail les minuscules musiciens. Mais il les trouva si laids, si grimaceurs, tant ils prodiguaient d'efforts pour jouer de leurs marteaux, qu'il se crut trop d'esprit : il se pencha, étendit le bras et sur le nez vert du gnome, le plus près appliqua, en s'éclatant de rire, une chiquenaude cruelle. D'émeraude qu'il était le nez du lutin devint tout rouge. — Malheur ! Malheur ! hurla le Grigg. Les trois autres garnements s'esclaffèrent à leur tour Brasillante leur coupa court la joie : Mario venait de s'en prendre à un Grigg qui, comme on le sait, se dépensait en services vilains au profit du dragon Grogg. Les Risque-Tout devaient ne pas l'oublier, le lutin rancunier pourrait tirer vengeance de l'insulte reçue. Prudent, encore une fois, se prévalut de son autorité de chef. Il intima aux deux écervelés de remonter au plus tôt dans la brouette. Celle-ci, essoufflée, haletante, se pressait pour les rattraper. Eux, légers et insouciants, couraient en caracolant de plus belle. Ils riaient fort, en cascades, et l'éclat de leurs rires crépitait sous la montagne, dans d'autres corridors inconnus. Ils ne se doutaient pas du fait que voici : le Grigg furieux avait lancé son marteau par terre. Il était descendu dans la mousse bleue où il disparaissait jusqu'à la hauteur des genoux. Les yeux étincelants de haine, il se coulait au long du mur pour éviter la clarté des lucioles prisonnières et suivait Brasillante, sournoisement. Carl et le téméraire Mario couraient toujours devant la brouette. Quand elle venait à les serrer de trop près, ils partaient avec la vélocité de vrais diables, augmentaient la distance. Alors ils s'arrêtaient, reprenaient haleine, riaient et repartaient en course folle. Les sauveteurs avançaient dans le corridor et le corridor se prolongeait toujours. On allait de surprise en surprise, de merveille en merveille Parmi les colonnades de lampadaires multipliés à perte de vue, sous la voûte ramifiée de toiles d'or tendues par les industrieuses araignées, nos deux amis qui couraient à pieds furent les premiers à voir briller, au sommet d'un poteau rouge, un énorme rubis, aussi gros qu'un chapeau melon. Soudain le rubis disparut. Immédiatement, tout à côté sur un poteau vert, une colossale émeraude, aussi considérable que le rubis, s'alluma. En même temps s'entendaient des sifflements, des rafales, des bourrasques ... Nos jeunes délurés, surpris demi-obscurité par ces feux et bruits inexplicables, modérèrent leur allure. L'émeraude s'éteignit l'instant d'après, et ce fut le rubis qui se ralluma. Brasillante approchait. Elle s'arrêta net. Elle allait aviser les deux coureurs d'en faire autant : ceux-ci, étourdis enfants, repartirent en grande vitesse, la main dans la main. Ils ne furent pas sitôt arrivés sous le feu rouge du rubis, vis-à-vis un corridor transversal inattendu, qu'une secousse violente à écorner les bufs, les enleva, les expédia en l'air, les envoya rouler sous Brasillante. La brouette ne put s'empêcher de rire à son tour. — Ah ! ah ! s'exclama-t-elle, bonne leçon ! C'est le corridor des Vents où les brouettes invisibles charrient des courants d'air. Il ne faut jamais traverser le corridor pendant le feu rouge du rubis. Heureusement leur culbute désopilante n'avait occasionné aucun mal aux deux acrobates qui, le dos sur la mousse, pédalaient des quatre membres dans le vide. Ils se relevèrent penauds, blanchis par la peur, corrigés. Ils eurent vite réintégré leur place dans la brouette, qu'un bon rire ballottait malgré elle. Mais la pensée d'Aube-Rose la rendit tout sagesse. Quand le feu vert de l'émeraude reparut, la brouette passa lentement l'intersection. Puis elle reprit sa course. C'est alors que Mario entendit, sous le corridor mirifique, un rire strident qui fusa loin derrière lui et de bas, comme jaillissant du parquet même. C'était le Grigg : il avait vu Mario accomplir sa multiple pirouette ; assis dans la mousse, il s'en tenait les côtes de plaisir. Mais l'heure s'envolait. Brasillante marchait toujours. Elle parvint à l'extrémité du corridor, puis en prit un autre à droite, d'aspect différent, parce que le sol était de pierre rugueuse. Ce nouveau corridor aboutissait à une chambre circulaire, sombre, découpée dans le roc brut, et d'où sept ouvertures identiques commandaient autant de corridors ramifiant sous la montagne, comme les palmes d'un éventail couché à plat. Brasillante fit une pause et dit : — Pour revenir vous serez seuls avec Aube-Rose. Remarquez le chemin. Il fallut voir les yeux des Risque-Tout. À mesure de son déroulement, ils trouvaient l'aventure moins drôle. Ils se prirent à regretter le temps des campements paisibles et rustiques au bord de l'habituelle rivière, loin des dangers d'une entreprise trop hardie. Mais ils pensèrent défaillir quand la brouette ajouta, presque confuse : — À l'extrémité du corridor que nous allons suivre, il y a une rotonde d'où partent sept autres corridors, chacun de ces corridors avec sa rotonde percée de sept ouvertures. Cela fait sept fois sept corridors, tous semblables et dont un seul est le bon ... II va sans dire, cette description topographique sembla raisonnablement très compliquée. D'autant plus que la lumière paraissait vouloir baisser. Les campeurs n'avaient rien vu de si peu invitant que cet écheveau de corridors promis. Un soupir de soulagement devait dégonfler leurs poitrines oppressées. Mario, à l'insu de ses compagnons, avait monté un stratagème en vue du retour. Il les en avertit avec discrétion. Remplis de gratitude ses copains constatèrent l'établissement d'un système bien élémentaire et peut-être teinté de réminiscences de contes anciens. Le benjamin avait songé aux étincelles serrées dans ses poches quand il entra dans la grotte. Du haut de la brouette il avait laissé couler un petit chemin de ces étoiles, qui depuis quelques minutes déjà brillaient sur le sol, comme un filet de feu. Mais par malheur le Grigg suivait encore. Avec une joie féroce et d'assez loin pour n'être pas aperçu, il ramassait les étoiles... Brasillante et les lurons s'engouffrèrent sous l'une des sept voûtes. La noirceur les gagnait à chaque pas, et l'on ne vit plus bientôt qu'une fine traînée d'étoiles, qui s'allumait au ras du sol et s'allongeait derrière la brouette. Celle-ci arriva enfin dans un couloir moins long que les autres, mais d'aspect féerique aussi mirobolant que le premier de tous. Les lurons commencèrent par remarquer un autre beau tapis de mousse bleue. — Tiens, souffla Régis à l'oreille de Joël, nous voici au point de départ. Voyage ridicule ! — Peut-être pas, reprit l'autre, regarde les murs. Sur les murs et au plafond des centaines de minuscules feux circulaient, s'entrecroisaient, montaient, descendaient, allaient, et de gauche et de droite. Ces flammèches mouvantes étaient encore des lucioles, non emprisonnées dans des boules transparentes, mais retenues aux murs et au plafond par une ficelle d'argent fixée à leur patte. De la taille des hannetons, ces mouches à feu voltigeaient parfois dans l'air au bout de leur attache et brillaient comme de gros tisons ardents. Les murs, plaqués de toutes sortes de cristallisations, réfléchissaient ces mille feux selon toutes les fantaisies du kaléidoscope.
Quant à Brasillante, elle reluisait, rayonnait comme si elle avait été toute neuve.
— Kri...O... Kra...O..., dit-elle d'une voix traînante... Le faisceau lumineux de ses escarboucles géantes traversait les lueurs imprécises de l'éclairage fantasmagorique mais parcimonieux du souterrain. Puis il s'épanouit en rosace vermillon sur une immense tenture où des milliers de chauves-souris noires aux petits yeux comme des gouttes de sang, s'agriffaient et sifflaient troublées dans leur léthargie.
Nos grands routiers, debout dans la brouette, virent la cloison se séparer au centre et se presser chaque côté du mur comme les lames d'un accordéon. Ensorcelés, ils entrèrent dans le salon d'Aube-Rose.
Ô splendeur ! Ô merveille !
Le salon pouvait bien mesurer trente-trois mètres sur tous les plans. Les quatre murs étaient entièrement recouverts d'ailes de papillons qu'une brise constante remuait avec douceur. Perpétuel grouillement de toutes les couleurs possibles et de l'effet le plus mirobolant. Sur le sol s'étendaient sept longues voies de mousse veloutée à partir du portail et s'éloignant en forme de V, pour dérouler jusqu'au fond de la salle les sept nuances de l'arc-en-ciel. La voie centrale, toute d'azur, conduisait au pied d'un trône tout blanc, à quatre degrés.
Le trône, dressé au milieu du salon, s'adossait à un colossal pilier, taillé dans un seul bloc de pierre semée de paillettes d'or. Il soutenait la voûte la plus extraordinaire, la plus impressionnante, la plus surprenante qu'on puisse rêver. Ce n'était ni du roc, ni du métal précieux, ni des mousses, ni des lianes qui formaient le plafond de cette salle éblouissante ; mais une immense plaque de verre, épaisse de trois mètres peut-être, sur quoi venait reposer le fond d'un lac aux eaux calmes, et à travers lesquelles on pouvait voir la lune passant dans le ciel, au-dessus de la montagne. La clarté de l'astre des amours descendait tranquillement par cet étrange puits de lumière et se diluait dans le vaste salon. Elle le remplissait d'une rêverie solennelle, et silencieuse n'eût été le bruissement faible de quatre fontaines aux margelles de marbre rose, qui courbaient gracieusement, en un doux murmure, leurs jets d'onde parfumée. Et c'est enveloppée des caresses de la lune, qu'assise sur ce trône blanc, languissait la plus belle de toutes les fées, Aube-Rose.
Ah ! qu'elle portait bien son nom ! La reine de Brasillante rayonnait sur un siège recouvert de ce même duvet de cygne dont étaient parsemées les marches du trône. Pourtant, malgré la nuit mêlée de clartés vaporeuses, on eut cru voir des traits de soleil lointain briller parmi les cheveux blonds qui décoraient cette tête réginale. Ses yeux d'un bleu presque noir retenaient la piété par la douceur de leur regard triste. Ses mains rosées émergeant d'une ample tunique rose filigranée d'or, élevaient un sceptre — bien vain hélas ! — à l'extrémité duquel scintillait un grand saphir. Elle paraissait si fraîche, si ravissante et si lointaine aussi par l'atmosphère mystérieuse qui l'environnait, qu'on eût dit le jour montant des horizons orientaux, et c'était pour cela sans doute qu'elle s'appelait Aube-Rose. Les Risque-Tout ne pouvaient détourner les yeux de cette fée incomparable. Ils la trouvaient si belle, qu'ils faillirent en oublier le but de leur expédition. Brasillante le leur rappela. — Mes bons campeurs, descendez, voyez ce qu'il faut faire. L'heure fatale va retentir. Allez, sauvez Aube-Rose. À ces paroles de Brasillante, la fée eut un sourire ingénu, ses yeux se remplirent des larmes de la reconnaissance, et l'on entendit sa voix caressante comme le chant des fontaines de marbre rose murmurer : — Mes braves amis . . . hélas ! Joël crut que ce nom d'amis suivi sitôt de ce hélas ! décourageant, voulait signifier qu'Aube-Rose acceptait leur dévouement mais sans oser souligner sa glorieuse inutilité. — Enfant de l'aurore radieuse, déclamat-il, nous sommes venus t'apporter la vaillance de nos curs et la force de nos bras. Prudent le chef cria : — En avant, les Risque-Tout ! Et les héros de sauter en bas de la brouette Brasillante. Mais ils ne purent esquisser aucun geste ni avancer d'un pas. Tant elle était belle, Aube-Rose les avait fascinés. Entre son sourire et les valeureux sauveteurs, il y avait comme une zone magnétique, impossible à franchir. La fée, lentement, leur tendit les bras.
Un bruit cristallin troubla le silence. C'était celui de la chaîne formée d'anneaux de diamant qui retenait le poignet d'Aube-Rose. Mille éclats pétillaient sous la clarté lunaire.
Carl découvrit l'opprobre fait à la beauté innocente. — Venez, s'écria-t-il, sauvons-la !
Il s'élança le premier vers la fée. Avec une vraie fureur de lion, il s'attaqua à la chaîne formidable. II la secoua, la frappa contre le mur. Mais il ne pouvait fournir toute sa puissance, de peur de rompre au lieu de la chaîne le bras frêle d'Aube-Rose.
Ses amis vinrent lui prêter main-forte. Peine perdue.
Et la douloureuse Brasillante, envahie d'un désespoir grandissant, les suppliait :
— Hâtez-vous ! le gong va retentir Les gaillards, suant de rage, savaient que chaque minute passée était une chance de moins de délivrer Aube-Rose. Où donner la tête ? où diriger les pas ? Ils se mirent à courir en tous sens, cherchant à découvrir quelque instrument miraculeux, quelque outil magique capable de rompre la diabolique chaîne. Mais rien que la mousse du parterre, les papillons multicolores sur les murs, et, au-dessus de leurs têtes excitées, le lac éclairé de lune où naviguaient, de temps à autre entre deux eaux, de gros poissons noirs, comme des nuages fuyants.
Prudent, exténué, s'était appuyé contre l'une des fontaines. Tandis que le jet d'eau continuait son bruit musical, il regardait l'onde sombrement. Il ne les voyait pas, mais dans cette fontaine aussi étonnante que le reste vivaient des crapets verts aux oreilles rouges, des achigans d'ébène faisant miroiter leurs nageoires d'argent, des anguilles de soie moirée aux yeux d'or, des grenouilles bleues avec des prunelles roses.
L'il pensif de Prudent pénétrait rêveusement l'eau transparente de la vasque, lorsqu'un être de forme curieuse bougea. Au même instant toute une gamme de bulbes monta à la surface. C'était assez pour éveiller l'attention du campeur mélancolique. Il se pencha, regarda mieux. Il vit une énorme tortue, longue d'un mètre, toute blindée d'écailles, qui croquait avec tranquillité des cailloux brillants, étincelants, presque aveuglants. Il fit un geste, éloigna la tortue. Il enfonça son bras dans l'onde et en sortit une poignée de ces pierres, objet de sa surprise. Cela pouvait bien être, car ses doigts frémissants, entre lesquels s'échappait un filet d'eau, tenaient une dizaine de diamants de la plus noble pureté. Tout à coup un sourire de triomphe illumina son visage. Le campeur inspiré s'écria : — J'ai trouvé ! Vite, hâtons-nous. Les gars furent près de lui. — C'est une tortue, dit-il, une tortue géante qui mange des diamants. Voyez, elle broie ces pierres précieuses avec ses mâchoires effrayantes. Faisons-lui briser la chaîne.
Et la troupe de s'organiser pour la capture de la bête dangereuse. Il fallait prendre toutes les précautions : sinon gare à ses dents féroces ! Brasillante, n'entendant rien à la manuvre projetée, murmurait : — De grâce, sauvez Aube-Rose.
La fée, toujours liée au trône, fixa à ce moment le mur de droite. Un frémissement la parcourut, clouée de terreur. Elle parut avoir vu une chose fantastique. Mais Joël venait d'inventer la machine à sortir la tortue de la fontaine. Il enleva son gilet, l'étendit au fond du bassin. Il gesticula, fit tant de mouvements dans l'air que la tortue, après plusieurs tours, finit par se poser sur le gilet. C'était le temps. Les hardis gars se courbent sur l'eau, y plongent les bras. Les uns saisissent les manches, les autres les coins du gilet. Ils vous soulèvent la tortue, la tirent de l'eau et courent, sans perdre une seconde, la déposer auprès de la chaîne de diamants. La tortue n'eut même pas le temps de se dégourdir. Ne pensant qu'à manger, elle sortit sa tête fine de sa carapace, comme une cuiller qui émerge d'un chaudron à l'envers ; elle ouvrit la bouche, la referma le plus naturellement du monde sur l'un des anneaux de la chaîne. Crac ! la maille était brisée
— Vive Aube-Rose ! entonnèrent toutes les voix. Celle-ci se leva, descendit gravement les degrés de l'élévation. Elle s'arrêta et, craintive, regarda encore le mur de droite. Le timbre d'une cloche lugubre bourdonna sous la montagne. Puis un grognement rauque, épouvantable. — Ah ! malheur ! gémit Brasillante. Il est trop tard, Grogg approche Régis venait de concevoir une idée géniale. — Brasillante, dit-il, vite ! ta roue d'émeri . . . Suis-moi.
Sans se faire prier la brouette, au signe de Régis, se plaça devant le trône. Aube-Rose avait pu reprendre ses sens. Elle était entourée de ses libérateurs, près d'une des fontaines roses comme sa robe ondoyante. Les quatre copains la contemplaient puis reportaient leurs regards inquiets sur le cinquième compagnon, donnant ses ordres à Brasillante. La brouette docile monta les degrés du trône ; sa haute roue grimpa sur le siège et atteignit le pilotis de rocher qui supportait l'immense plafond de verre. —Brasillante, ordonna Régis, que ta roue tourne le plus vite qu'elle peut ! Et la roue prit un mouvement de giration si rapide qu'elle semblait dormir comme une toupie chantante. Mais les atomes, détachés du roc par milliers, jaillissaient en étincelles fulgurantes et étoilées. Quand notre gradué en génie militaire jugea la sape convenable à son projet, il dit à Brasillante: — Assez. Merci. Le temps presse Brasillante recula trop vite. Son pied manqua le plus haut degré. Elle culbuta, dégringola et, au bas, se démonta en vingt morceaux. Elle était morte. Par terre ne se voyaient plus que les débris de ce qu'avait été une vieille, vieille brouette On n'eut pas le loisir de la pleurer. Régis ouvrit enfin le fameux coffret dont il fut parlé au début de ce récit. Un beau petit canon, long de quinze pouces et nickelé comme un revolver, brilla parmi les rayons tendres de la lune qui éclairait toujours la scène à travers le lac endormi. Régis retira de la même boîte une ampoule remplie de poudre explosive — Allons! implorait Prudent, fais diligence, Grogg s'en vient Régis vida les trois quarts du flacon dans l'ouverture creusée par la roue de la brouette. Un bruit, un craquement terrible annonça quelque chose d'effrayant. Mario n'en pouvait plus d'angoisse : — Nous allons mourir Il sanglotait. La douce Aube-Rose l'attira sur son cur dans une caresse maternelle. — Patience, patience, répétait Régis. II fixa la mèche, la cimenta fortement à la colonne avec de la poussière de roche sur laquelle il crachait pour composer un enduit à sa façon. Un grognement à impressionner le diable le plus noir fit dresser les cheveux sur la tête de nos héros. Grogg allait paraître. Déjà le grincement affreux de ses griffes sur les murs de l'antre avertissait — Le voilà ! crièrent en chur les Risque-Tout, pelotonnés autour de la fée Aube-Rose. Ils avaient bien envie d'abandonner Régis à sa stratégie audacieuse. Brasillante n'était plus là pour empêcher la défaillance ultime. La paroi droite du salon s'ouvrit alors que deux énormes blocs de rocher s'éloignaient l'un de l'autre.
Grogg parut. Tête monstrueuse, haute de six pieds, avec, au-dessus, une corne effilée, longue comme la tête était grosse, recourbée, toute verdegrisée. Un front de peau rugueuse comme le rocher. Des yeux rouges que surplombaient des paupières battantes de la dimension de parapluies ouverts. La bouche était béante comme un four et les dents pendaient comme des épées rouillées ou se dressaient comme de vieux piquets de fer. Toute la peau bosselée, marquée de verrues repoussantes. Déjà l'on distinguait ses pattes et ses griffes gluantes où se tordaient des centaines de couleuvres verdâtres. Des crapauds de la hauteur des grands chiens danois, avec des gueules ensanglantées sautaient pour mordre le dragon à la gorge. On aurait cru que ce crocodile géant surgissait d'un soupirail de l'enfer Les Risque-Tout pris de panique soudaine oublièrent Régis, s'élancèrent dans le couloir qu'ils avaient suivi en venant au secours d'Aube-Rose. Ils se trouvèrent dans le vestibule, s'arrêtèrent, entourèrent la fée, confiants qu'elle seule pourrait alors les sauver. Mais Régis n'avait pas perdu la tête. Il avait chargé le canon jusqu'à la gueule de clous, de petits écrous, projectiles ordinairement utilisés par nos campeurs dans leurs exercices de tir. II braque l'arme vers Grogg, met le feu à la mèche du canon, ensuite court allumer la seconde mèche qui conduit à la charge de poudre posée dans le creux de la colonne étayant le lambris de verre. Il se précipite dans le couloir obscur, se jette aux bras de ses amis effarés. Le coup de canon partit le premier. Une plainte souterraine, gutturale, révéla que Grogg avait reçu la mitraille. C'était bien peu pour une bête de cette grandeur. Une minuscule flamme a couru cependant le long de l'autre mèche et atteint l'explosif. Le moment fatal arrive. Une commotion formidable secoue la caverne La montagne paraît soulevée sur elle-même. La colonne du trône croule. Un nuage de fumée et de poussière entraîne, brisé en mille morceaux, le plafond transparent du beau salon d'Aube-Rose. Des torrents roulent avec furie et lourdement comme si le lac voulait d'un seul coup s'engouffrer sous la montagne. Alors l'on entendit une sorte de bouillonnement sourd, mêlé d'ébats haletants, de sifflements prolongés. . .
Grogg, submergé, rendait le souffle.
Cette tribulation menaçait la vie des chevaliers d'Aube-Rose. Ils s'enfuirent dans le couloir, guidés par le petit chemin d'étincelles. Mario se félicitait lui-même à la pensée de son idée supérieure. Grâce à son génie, les campeurs entreprenants allaient déjouer l'astuce des mauvais lutins de la montagne.
Les lurons, dès la première rotonde, s'étaient aventurés dans un corridor inconnu. Les ténèbres de ces nouveaux lieux leur firent croire que le contrecoup de l'explosion avait étourdi les lucioles : elles ne pouvaient plus émettre de feux, quoi !
— Arrêtez, ordonna tout à coup Prudent, la voix tremblante.
Sitôt commandé sitôt exécuté.
Les curs battaient cent dix à la minute, les membres se glaçaient de sueurs, les genoux flageolaient. . .
— Aube-Rose, reprit le même Prudent, nous t'avons délivrée, délivre-nous. Quel chemin faut-il prendre !
— Mais je l'ignore, répondit la fée, je n'ai jamais erré que dans mes salons.
Les Risque-Tout étaient bel et bien égarés.
Brasillante avait prédit la vengeance de Grigg. L'étourderie du plus jeune des campeurs se payait cher. Le Grigg avait ramassé les étincelles, comme on s'en souvient, mais afin de perdre les lurons, il avait semé lui aussi son chemin d'étoiles... qui les conduirait là où il voudrait.
Horrifiés, ils ne bougeaient pas, engloutis dans la noirceur la plus profonde. Leurs yeux démesurés, embués de larmes de rage impuissante, essayaient vainement de découvrir quelque feu de luciole qui les eût aidés à se reconnaître ; leurs oreilles bourdonnant, pleines du bruit de la circulation de leur sang échauffé, tâchaient à percevoir quelque musique annonciatrice du corridor d'entrée de la grotte. . . Hélas ! rien. . . rien. . .Quelle décision arrêter ? Rebrousser chemin ? Juste Ciel ! l'eau dégoulinait déjà par les crevasses du rocher. Avancer toujours ? Mais où conduirait le damnable chemin d'étoiles maintenant que le Grigg l'avait fait à sa fantaisie féroce ? Le regret d'avoir entrepris cette randonnée cabalistique se mit à les ronger cruellement. Pour Mario, il songeait, l'âme étranglée par la griffe du remords, à la misérable chiquenaude cause de tout le malheur.
Quelle aventure ! Quelle aventure !
Et Brasillante qui les avait abandonnés ...
Les lurons entendirent un fracas de digue qui cède et s'entrouvre. La porte du salon d'Aube-Rose venait d'être emportée, arrachée de sa structure. Un torrent roulant l'écume et les débris fracassait les parois du souterrain, s'engouffrait par toutes les voies, toutes les issues. Une vague de plus de trois mètres de hauteur bondit soudain à la poursuite des Risque-Tout.
— Il ne faut pas mourir ici, cria Carl, suivons plutôt le chemin d'étincelles, fuyons...
Une course effrénée s'ensuivit.
Carl tenait ferme la main d'Aube-Rose. Il tirait si fort la fée à la robe flottante qu'elle semblait s'élever, planer dans les ténèbres, comme un voyageur d'outre-tombe.
Les Risque-Tout sentaient déjà la fraîcheur du torrent furieux. Ils couraient, passaient rapidement d'un couloir à l'autre, heurtaient parfois une saillie de rocher, et suivaient toujours le fantastique filet de feux d'émeri.
Ils parvinrent sur le bord d'un précipice immense et s'arrêtèrent, stupéfiés.
Des torches aux lueurs d'un vert lugubre bougeaient, fumant çà et là sur le pourtour grossi d'ombres sournoises. À la voûte rocheuse pendaient des serpents à sonnettes agitant leurs queues frémissantes ; des boas tombaient droit, gros comme des tuyaux de poêles et fixaient de leurs yeux de diamant noir les tremblants campeurs. Des singes de la taille des chats s'élançaient d'une à l'autre paroi de la caverne, entrecroisant leurs bonds prodigieux au-dessus de l'abîme.
Nos amis, debout à la gueule du gouffre, chancelaient de vertige.
Des profondeurs montaient des nuages denses, des vapeurs d'une âcreté pire que celle de l'ammoniac. Dans le tréfonds sordide pyramidaient, parmi les fumées compactes, des monticules de cailloux noirs d'où s'échappaient mille langues de feu jaune bleues et vertes.
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Tout au bas de ces amoncellements des gnomes innombrables, barbouillés de poussières, concassaient des blocs de charbon dont les éclats luisants volaient à la ronde. La vision inespérée d'un grêle pont de lianes tendu sur la géhenne inspira une dernière confiance aux Risque-Tout défaillants. Le torrent submergeant le corridor allait les rouler à l'abîme. Ils longèrent le rebord du gouffre et s'élancèrent sur le pont comme des chevaux à l'épouvante. Une dernière malchance les guettait. Le petit Grigg, ennemi de Mario, leur réservait une réception de l'autre côté. Hideux, ricaneur, il brandissait une hache plus grosse que lui. . . — Hi ! hi ! cria le Grigg sardonique. La hache décrivit un moulinet menaçant.
Le Grigg allait trancher la tresse de grimpants sauvages qui retenaient le pont.
— Arrête, arrête ! supplia Mario, nous te paierons, arrête !
— Hi ! hi ! répéta le Grigg dont les yeux crépitaient d'étincelles et lançaient des flammèches électriques en zigzags hi ! hi ! vous êtes dans une mine de charbon. Vous avez respiré les gaz empoisonnés ... Vous appartenez à Grogg, maître du chaos ...
— Arrête, arrête ! gémirent les misérables compagnons. Alors des nausées aigres leur firent chavirer le cur. Leurs têtes enflaient, rétrécissaient, puis enflaient à nouveau. Leurs yeux, injectés de sang, voyaient un horrible mélange de choses entremêlées et indistinctes. II sembla qu'un monstre à l'aspect effrayant de Grogg rampait au fond de l'antre, bousculait les tas de charbon, grondait sinistrement, les invitait à descendre.
— Malheur! hurla le Grigg.
Pris d'une fureur terrible il abattit la hache sur le câble de lianes. Le pont frémit, oscilla ; puis l'extrémité détachée du roc vermoulu glissa ...
Les Risque-Tout, jambes et bras écartés en X comme des mannequins de cinéma, plongèrent dans le gouffre
C'est alors que Mario bondit de toute la longueur de son petit corps sur le matelas du camp et se dressa, ébouriffé ...
Il était huit heures du matin. Un geai bleu criait comme une chatte plaintive au-dessus de la tente.
Mario fixait le poêle de ses yeux pochés. Il attendait l'éveil de ses paisibles compagnons pour leur raconter quel rêve fantastique avait troublé sa première nuit en forêt
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Droits Réservés 1958 (Charlemagne Bouchard) FIN![]() André Bouchard, webmestre
Plus récente révision de ce document : Charlemagne Bouchard, l'auteur d'Aube-Rose
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